Jaurès protectionniste ? Au sujet d’un discours sur le « socialisme douanier »…

Parmi les nombreuses (vraies et fausses) citations de Jaurès éparpillées sur le net, on tombe de temps en temps sur celle-ci, généralement sur des sites nationalistes : « Nous protestons contre l’invasion des ouvriers étrangers qui viennent travailler au rabais. » (dite appartenir à un discours intitulé « Pour un socialisme douanier »).

Qu’en est-il au juste ?

La phrase est exacte (en revanche, le discours que Jaurès prononce à la Chambre le 17 février 1894, à laquelle elle appartient, ne porte pas de titre). Évidemment extraite délibérément de son contexte, qui empêche de la lire comme ceux qui la citent voudraient qu’elle soit lue.

La phrase appartient à un passage souvent cité (plus bas, en rouge) par les capitalistes protectionnistes : mais ce passage arrive peu de temps après un autre passage (en bleu ci-dessous) où Jaurès explique que le socialisme refuse aussi bien le libre-échangisme que le protectionnisme.

Ne garder que le petit passage souvent cité fait en revanche croire que le socialisme de Jaurès est un protectionnisme, ce qui est donc mensonger. Ajoutons que le passage cité est suivi également par d’autres propos, rarement cités, où Jaurès demande que le produit des taxes que le Gouvernement va mettre sur l’importation des produits agricoles soit entièrement dévolu à assurer aux travailleurs agricoles un salaire minimum (cf. en vert).

Bref, le petit passage seulement cité permet de vider ce discours de Jaurès de sa complexité et de sa richesse pour gommer tout le socialisme et ne garder qu’une sorte de citation tronquée nationalo-protectionniste.

Jaurès :
« L’honorable M. Méline lui‐même déclarait l’autre jour qu’en proposant des tarifs de douanes il n’entendait pas contester le principe de la concurrence internationale, qu’il entendait seulement en atténuer, en modérer les effets. À ce point de vue, entre libre‐échangistes et protectionnistes, il n’y a qu’une différence, à nos yeux, secondaire. Les libre‐échangistes veulent respecter le jeu absolument libre de la concurrence internationale ; ils veulent laisser toute son ampleur au marché universel. Ils sont patriotes mais ils estiment que ce groupement historique qui s’appelle la patrie, qui a d’autres et de très nobles objets, ne doit pas intervenir dans les échanges d’homme à homme, pas plus que dans les échanges de peuple à peuple.

Les protectionnistes, au contraire, sans contester le principe même de la concurrence entre les nations, estiment que la patrie n’est pas seulement une unité historique et une personne morale, mais qu’elle a le droit, dans une certaine mesure, de réagir sur le marché universel.

Il y a entre vous cette communauté, c’est que vous acceptez tous que dans l’ordre de la production la loi même de la vie c’est l’universelle bataille. Seulement, pour les libre‐échangistes, c’est la planète tout entière qui est le champ de bataille ; et les protectionnistes veulent, par des barrières douanières plus ou moins élevées, tracer dans ce champ de bataille universel, sans supprimer cependant la mêlée des peuples et des races, presque autant de champs de bataille distincts qu’il y a de nations distinctes.

Mais pour nous qui voulons supprimer le combat lui‐même, pour nous qui voulons, en supprimant l’appropriation individuelle des moyens de production et d’échange, supprimer toute concurrence aussi bien intérieure qu’extérieure, vous entendez bien, sans que j’aie besoin d’insister davantage, que la protection et le libre échange sont des phénomènes relatifs et provisoires comme la société elle‐même dont nous préparons la disparition. (Exclamations au centre. Applaudissements à l’extrême gauche.)

Nous ne sommes donc liés par nos principes ni à la protection ni au libre échange ; et j’ajoute que nous sommes également servis par l’un et par l’autre. Lorsque l’un et l’autre ont produit leurs conséquences naturelles et extrêmes, lorsque la concurrence universelle exaspérée, que respecte le libre échange, a créé ou aggravé l’inégalité des fortunes, lorsqu’elle a accumulé dans un pays ou dans une partie de la production de ce pays les mécontentements et les ruines, et lorsque, à son tour, le protectionniste est discrédité ou usé par l’impuissance, par l’inefficacité de ses demi‐mesures, qui sont le plus souvent des contradictions sans être des remèdes, alors apparaît naturellement et nécessairement la solution socialiste. (Applaudissements sur les mêmes bancs.)

[...]

Oui, nous devons protection au petit propriétaire cultivateur, au métayer obéré, au fermier dans la peine. Et voici pourquoi, au point de vue socialiste, je ne me sens pas gêné de leur accorder une protection. C’est parce que pour ceux‐là, comme je le disais tout à l’heure, la forme même du salaire c’est le prix du produit, et quand nous leur assurons une rémunération équitable des produits, nous assurons à ces ouvriers de la démocratie rurale le minimum de salaire que nous réclamons pour la démocratie ouvrière.

Et de même, nous protestons contre l’invasion des ouvriers étrangers qui viennent travailler au rabais. Et ici il ne faut pas qu’il y ait de méprise ; nous n’entendons nullement, nous qui sommes internationalistes… (Rumeurs et interruptions sur divers bancs.)

Vous entendez bien que ce n’est pas nous qui voulons éveiller, entre les travailleurs manuels des différents pays, les animosités d’un chauvinisme jaloux ; non, mais ce que nous ne voulons pas, c’est que le capital international aille chercher la main‐d’œuvre sur les marchés où elle est la plus avilie, humiliée, dépréciée, pour la jeter sans contrôle et sans réglementation sur le marché français et pour amener partout dans le monde les salaires au niveau des pays où ils sont le plus bas. (Applaudissements.)

C’est en ce sens, et en ce sens seulement, que nous voulons protéger la main‐d’œuvre française contre la main‐d’œuvre étrangère, non pas, je le répète, par un exclusivisme d’esprit chauvin, mais pour substituer l’internationale du bien‐être à l’internationale de la misère. (Applaudissements à l’extrême gauche. Mouvements divers.)

Mais alors, messieurs, quand j’examine la démocratie rurale, sous quelle forme les travailleurs du dehors viennent‐ils faire concurrence, à des prix dépréciés, aux petits propriétaires, aux petits cultivateurs, aux métayers, aux fermiers ? C’est sous la forme même des produits agricoles, lorsque, dans l’Inde par exemple, un hectolitre de blé a été produit par des salariés qui ne touchent que des salaires dérisoires de 20 ou 55 centimes par jour.

Je dis que lorsqu’on vient acheter sur le marché français des produits agricoles, du blé par exemple, qui ont été obtenus par des travailleurs réduits à un salaire dérisoire, c’est exactement comme si on jetait dans les campagnes de France, pour faire concurrence à nos paysans, les ouvriers qui, au dehors, travaillent à des salaires dépréciés. Et voilà pourquoi, pour ma part, je ne me refuse nullement à protéger l’ensemble de la production agricole ; mais j’ajoute : à condition – et vous vous y êtes engagés vous‐mêmes – que, par des mesures complémentaires, vous assuriez à la démocratie rurale, à ceux qui travaillent véritablement, le bénéfice exclusif de cette mesure.

Voilà pourquoi, lorsque vous aurez voté les surtaxes que vous préparez nous viendrons vous demander d’en assurer directement le bénéfice aux travailleurs des champs.

Vous nous dites qu’ils en bénéficieront indirectement ; eh bien, nous ne voulons pas nous occuper d’eux d’une façon indirecte, par des ricochets toujours problématiques et incertains. Puisque vous prenez, dans l’intérêt de la propriété rurale, des mesures directes, nous vous demanderons de prendre des mesures directes dans l’intérêt des travailleurs ruraux ; nous vous demanderons de leur assurer un salaire minimum. »

Pour finir, soulignons qu’un peu plus tard dans ce même discours, Jaurès précisera une fois de plus que le protectionnisme des capitalistes est une preuve de la maladie capitaliste (un système qui implique de lutter en permanence contre les injustices qu’il produit est un système malade), puisque ce protectionnisme est rendu nécessaire pour tenter sans arrêt d’éviter que le capitalisme n’aboutisse au chaos social, conséquence logique de la guerre de tous contre tous qu’il organise.

Jaurès : « Mais c’est précisément parce que les protectionnistes ne sont pas des socialistes qu’ils nous donnent une plus grande force. Comment ! ils reconnaissent les principes essentiels de la société actuelle. Ils reconnaissent qu’elle a pour principe l’initiative individuelle, la propriété individuelle et la libre concurrence des producteurs contre les producteurs, et ils sont obligés, cependant, pour empêcher cette société d’aboutir à des cataclysmes et à des désastres, de suspendre eux‐mêmes, de contrarier eux‐mêmes l’effet des lois qu’ils reconnaissent d’ailleurs comme excellentes et nécessaires. C’est la condamnation de la société actuelle prononcée non par ceux qui pensent comme nous, mais, chose plus importante, par ceux qui parlent contre nous. (Applaudissements à l’extrême gauche.) »

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