M. Clemenceau et les grèves (révolution sociale et violence) – mars 1906

A la suite de la catastrophe de Courrières (catastrophe minière la plus meurtrière d’Europe, avec plus de 1500 morts), les mineurs se mettent en grève. Clemenceau, ministre de l’intérieur, réagit d’abord en allant rencontrer les grévistes, attitude gouvernementale suffisamment exceptionnelle à l’époque pour que Jaurès la salue. Bientôt, néanmoins, et durant toutes les années suivantes, Clemenceau s’appuiera sur l’armée pour réduire dans le sang tous les mouvements ouvriers.
En ce 19 mars 1906, la grande crainte de Jaurès, outre le manque d’unité des grévistes, c’est que la violence patronale et politique conduise les mineurs à devenir eux-mêmes violents. Jaurès le sait, pour l’avoir toujours constaté : la violence des ouvriers est systématiquement utilisée comme prétexte pour écraser leurs combats et leurs revendications. Ce qu’il évoque dans son éditorial de l’Humanité du 19 mars 1906, intitulé « M. Clemenceau et les grèves ».
[Sur ce sujet, deux autres textes de Jaurès  : Violence patronale, violence ouvrière (juin 1906) ; Violence des pauvres, violence des maîtres (1912)].

 

Jean Jaurès :
 » Je me hâte d’ajouter qu’il est du devoir comme de l’intérêt des ouvriers eux-mêmes de seconder par la puissance calme de leur action l’effort du ministre vers une pratique nouvelle. Le succès de ces grandes grèves dépend de la force tranquille d’organisation, de la cohésion des prolétaires, de l’ensemble avec lequel ils se meuvent. Les violences individuelles contre les personnes et les biens ne peuvent que compromettre la victoire, et fausser le sens du combat. La révolution sociale ne se propose point de brutaliser les personnes, mais au contraire d’assurer la vie et la dignité de tous, et de ceux-là mêmes qui sont aujourd’hui des privilégiés, sous la loi commune du travail souverain. La révolution sociale ne consiste point à détruire ou à endommager les biens, les usines, les mines, les machines, mais à en transférer la propriété aux travailleurs groupés et affranchis.
Mais pour que les ouvriers puissent maintenir à travers les péripéties de la grève, une ferme méthode d’action réglée, pour qu’ils ne fournissent pas aux réacteurs sociaux le prétexte souhaité de faire intervenir à nouveau l’appareil militaire et d’en accabler la libre et vive action légale de la classe ouvrière, il faut que tous les prolétaires soient étroitement unis dans leur syndicat. Il faut qu’il y ait unité d’organisation prolétarienne, unité de décision, unité de mouvement. Quand donc la grande corporation des mineurs, qui est depuis plusieurs années coupée en deux, réalisera-t-elle son unité économique ? J’ai peur que la suite du mouvement qui vient de se produire ne démontre à tous les mineurs combien il est dangereux d’aller à ces grandes batailles avec deux corps d’armée qui se défient l’un de l’autre, avec deux états-majors syndicaux qui se combattent et s’excluent.
Mais aussi, si M. Clemenceau avait le temps de méditer à ces choses d’avenir, je lui demanderais une fois de plus : Que pensez-vous d’une organisation sociale qui ne laisse aux travailleurs, pour se défendre, d’autre ressource que la grève, c’est-à-dire la suppression volontaire de l’activité et de la richesse ? C’est une méthode barbare, et qui s’imposera tant que le capital et le travail seront séparés, tant que les grands moyens de production ne seront pas la propriété commune des travailleurs eux-mêmes et de la nation. C’est là l’ordre de problèmes où il faudra bien entrer maintenant. »

Huma_mars-1906

Ce contenu a été publié dans De Jaurès (textes et discours de Jaurès), avec comme mot(s)-clé(s) , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


trois − = un

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>