Francis Delaisi – La guerre qui vient… (1911)

Francis Delaisi, journaliste et économiste français (ayant très mal tourné dans les années 40), avait publié en 1911 un étonnant petit ouvrage, La guerre qui vient, lucide et visionnaire. En voici quelques extraits :

 Les Guerres d’Affaires

Autrefois les peuples étaient des peuples de paysans, et tout naturellement leurs chefs avaient une politique de paysans : leur rêve était d’arrondir leur territoire, de prendre les champs du voisin. C’est pourquoi leurs conflits étaient des conflits de frontière, et leurs guerres, des guerres d’annexion et de conquête. Napoléon, victorieux, s’emparait de la Belgique ; Bismarck, vainqueur, prenait l’Alsace-Lorraine, etc.

Mais, aujourd’hui, tout est changé. Les grandes nations européennes sont gouvernées par des gens d’affaires : banquiers, industriels, négociants exportateurs. Le but de ces hommes est de chercher partout des débouchés pour leurs rails, leurs cotonnades, leurs capitaux. Dans le monde entier, ils se disputent les commandes des chemins de fer, les emprunts, les concessions minières, etc. Et si par hasard deux groupes rivaux ne peuvent s’entendre pour la mise en exploitation d’un pays neuf, ils font appel au canon. C’est ainsi que nous avons vu en 1895 les Japonais se battre avec les Chinois pour l’exploitation de la Corée ; en 1898, les Américains se battre avec les Espagnols pour l’exploitation de Cuba ; en 1899, les Anglais se battre avec les Boers pour l’exploitation des mines du Transvaal ; en 1900, l’Europe entière envahir Pékin pour imposer ses chemins de fer aux Chinois ; enfin, en 1904, les Japonais et les Russes se massacrer pendant dix-huit mois pour savoir qui aurait le droit d’exploiter la Mandchourie.

Cinq guerres en dix années ! Le triomphe du pacifisme !… Toutes ces luttes sanglantes n’ont eu pour résultat aucune conquête : la Mandchourie fait toujours partie du Céleste Empire ; la Chine a gardé son empereur ; l’Afrique du Sud forme un Etat politiquement autonome ; et Cuba est une République indépendante. Mais leurs chemins de fer, leurs emprunts, leurs tarifs douaniers sont la proie des vainqueurs.

Nos grandes oligarchies financières modernes ne cherchent plus des sujets, mais des clients ; elles ne font plus des guerres « patriotiques » à l’ancienne mode. Ces gens d’affaires font des « guerres d’affaires. »

[...]

La France et l’Allemagne

Je connais beaucoup de braves Français qui s’imaginent que l’empereur Guillaume, tous les matins, en prenant son chocolat, se demande s’il ne va pas donner l’ordre de mobilisation et lancer ses uhlans sur Nancy…

Ils croient que l’unique souci des Prussiens est de se jeter sur nous. Et il faut avouer que la grande presse fait tout ce qu’elle peut pour entretenir cette crainte. C’est indispensable à nos métallurgistes pour faire voter les canons et les cuirassés qui enrichissent leurs actionnaires : sans la peur du croquemitaine allemand, que deviendraient les dividendes du Creusot ?

D’ailleurs, il faut reconnaître que le gouvernement de Berlin joue exactement le même jeu avec le peuple allemand. Depuis 1871, chaque fois que Bismarck et ses successeurs ont voulu arracher au Reichstag un septennat militaire et de nouveaux armements, ils ont pris deux ou trois articles de la Patrie et un discours de Déroulède, servi le tout à grands renforts d’éloquence, en agitant le spectre de la Revanche ; et ils ont obtenu, pour leurs métallurgistes, tout ce qu’ils ont voulu. (N’oublions pas que l’Empereur est un des principaux actionnaires de la maison Krupp.)

Donc, des deux côtés, même jeu de paroles menaçantes et d’effets de tribune. Mais comment distinguer si ces menaces sont sincères ou si elles sont un simple bluff… métallurgique ?
Pour cela, il suffit d’examiner les intérêts économiques des deux puissances. En Allemagne, comme en France, comme dans toutes nos grandes nations européennes, ce sont ces intérêts-là – et non pas le caprice des monarques – qui dominent la politique étrangère et décident de la paix ou de la guerre.

[...]

La seule chance de Paix

La guerre est-elle inévitable ? Je ne crois pas. Si dans la lutte économique, si âpre, engagée entre l’Angleterre et l’Allemagne des intérêts vitaux sont en jeu, il n’en est pas de même pour la France. Et il faut toujours espérer qu’un sursaut de la conscience populaire, et la peur d’un soulèvement arrêteront les gens d’affaires avant le terme de leurs dangereuses intrigues. Mais il faut qu’on le sache bien, ce sursaut de la conscience populaire ne se produira pas si les peuples ne sont avertis à temps. Les coteries financières qui s’agitent dans les repaires des chancelleries sont peu nombreuses mais elles ont pour elles le plus terrible des atouts : l’ignorance populaire.

Les grands mots d’Honneur, Patrie, Drapeau, Défense nationale, au nom desquels, depuis des siècles, on a commis tant de crimes et fait tant de guerres injustes et inutiles, sont toujours puissants sur les masses. Pour empêcher les financiers de s’en servir il faut éveiller l’opinion, secouer la torpeur où elle somnole. Et surtout il faut se défier des prêcheurs de paix qui l’entretiennent dans une fausse sécurité. Il peut convenir à des politiciens et à quelques naïfs de s’endormir dans le doux espoir de l’arbitrage obligatoire. En fait, l’Allemagne a déclaré qu’elle ne l’accepterait pas ; et Sir John Fisher, chef suprême de la flotte anglaise et délégué à la Conférence de La Haye, a prononcé cette parole d’une brutale franchise : « En cas de guerre, dussé-je violer tous les règlements de toutes les Conférences de la paix, je n’ai qu’un but : vaincre. Les diplomates s’arrangeront après.» C’est donc une dangereuse illusion que de compter sur le règlement à l’amiable des grands conflits internationaux par l’arbitrage.

En ce moment, d’ailleurs, on constate, sous la pression des gouvernements et des financiers hostiles, un fléchissement de la propagande pacifiste dans les milieux bourgeois. Même dans les masses ouvrières jusqu’ici réfractaires au militarisme, on essaye de faire pénétrer la fièvre militariste. En Allemagne, des politiciens socialistes, et non des moindres, ont déclaré à la tribune du Reichstag qu’en cas de guerre pas un socialiste allemand ne manquerait à l’appel. En Angleterre, un socialiste comme Blatchford a lancé une brochure retentissante : Le Péril Allemand, qui est un appel direct aux passions chauvines, et le Congrès du Labour Party, avec Hyndman, a voté le renforcement de la flotte de guerre. En France même, voici que Jaurès, oubliant le cri traditionnel de son parti: « Plutôt l’insurrection que la guerre! » sous prétexte d’organiser « l’armée nouvelle » propose de militariser nos enfants dès l’école primaire, exiger que tous les avocats, médecins, prófesseurs, produits par la bourgeoisie soient officiers, et prêche, avec son éloquence habituelle, le retour aux traditions patriotiques et guerrières de 1792 !

C’est contre ce réveil des passions chauvines qu’il faut maintenant se défendre. Pour cela, un seul moyen : Instruire le peuple sur la vraie situation de l’Europe ; l’habituer à discerner sous les conflits diplomatiques les intrigues des gens d’affaires, lui montrer sous les grands mots Honneur, Patrie, Sécurité Nationale, les commandes, les concessions et les emprunts qui sont les vrais mobiles des guerres. Et alors, le jour où on l’invitera à aller se faire trouer la peau dans les plaines de Belgique pour assurer les dividendes du Creusot, un si formidable sursaut de la conscience populaire se produira, non seulement chez les ouvriers, mais chez les paysans et les petits bourgeois, que l’oligarchie financière reculera, et que les hommes de proie s’arrêteront au seuil de leur crime. C’est là la seule chance de paix qui nous reste…

Aux hommes de cour d’oser dire la vérité !

Mai 1911.

la_voix_du_peuple

 

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