Jaurès et la République sociale (Jérôme Pellissier)

Une introduction, très synthétique et donc forcément lacunaire, à la manière dont Jaurès concevait la République sociale ou le socialisme démocratique.

(Une première version de cet article est parue dans l’excellent hors-série que Politis a consacré en 2014 à Jaurès et aux « grands débats de la gauche depuis Jaurès ».)

Forces et principes

Dans la pensée de Jaurès, deux grandes forces doivent conduire vers la République sociale, mener la République au socialisme.

La première, que l’on pourrait qualifier de négative, est une force de réaction nécessaire contre le système social capitaliste, basé sur les instincts d’avidité et de domination, produisant injustices, oppression et misère. Un système que certains scandales mettent particulièrement à nu. C’est ainsi qu’en 1893 Jaurès s’exprime à la Chambre :

«Qu’avons-nous constaté dans cette triste affaire de Panama ?

D’abord [...] que la puissance de l’argent avait réussi à s’emparer des organes de l’opinion et à fausser à sa source, c’est-à-dire dans l’information publique, la conscience nationale.

[Ensuite] qu’un Etat nouveau, l’Etat financier, a surgi dans l’Etat démocratique, avec sa puissance à lui, ses ressorts à lui, ses organes à lui…

[Enfin] que dans l’ordre social actuel, avec le tour nouveau qu’ont pris les entreprises et les affaires, le divorce grandissant de la propriété et du travail, il est impossible de discerner sûrement l’honnêteté et la malhonnêteté, l’entreprise loyale de l’escroquerie ; c’est que nous assistons à une sorte de décomposition sociale, où on ne peut dire que telle nuance s’arrête à la probité légale, tandis que telle autre se rapproche de l’infamie.»

Il est donc nécessaire de mettre fin au déséquilibre d’une société qui, «met[tant] le travail d’un côté, le capital de l’autre», ne peut qu’«enfanter le désordre et l’agitation».

Autre grande force, celle-ci positive, nourrie de la puissance à l’œuvre dans la Révolution de 1789, de cette puissance «d’un grand peuple voulant se diriger lui-même». La force qui a conduit les hommes à devenir souverains, à travers le suffrage universel, dans l’ordre politique, doit les conduire désormais à conquérir cette même souveraineté dans les domaines économiques et intellectuels : «[…] le prolétariat […] commence à affirmer que […] c’est aussi dans les relations économiques et sociales qu’il faut faire entrer la liberté vraie, l’égalité, la justice. Ce n’est pas seulement la cité, c’est l’atelier, c’est le travail, c’est la production, c’est la propriété qu’il veut organiser selon le type républicain. À un système qui divise et qui opprime, il entend substituer une vaste coopération sociale où tous les travailleurs de tout ordre, travailleurs de la main et travailleurs du cerveau, sous la direction de chefs librement élus par eux, administreront la production enfin organisée.» (1903).

«Sans le socialisme, la République est vide.» C’est dire que tant que la République ne sera pas sociale, tant que les droits sociaux et économiques ne seront pas à la hauteur des droits politiques, subsistera donc ce que Jaurès considère comme une «intolérable contradiction entre l’ordre politique et l’ordre économique» : souveraineté d’un côté, où les électeurs peuvent changer les gouvernements ; «servage» de l’autre, où ces mêmes électeurs, en tant que travailleurs, sont soumis, assujettis, à la loi du plus fort économique, aux «privilèges du capitalisme oisif», à ceux qui seulement possèdent.

Le chemin de l’évolution révolutionnaire

Comment mener la République au socialisme ? Chez Jaurès, aucune fin ne justifie des moyens qui impliqueraient d’imposer, et de seulement substituer aux maîtres capitalistes détrônés des maîtres socialistes autoproclamés. Le collectivisme auquel tend Jaurès est un cheminement d’hommes libres et autonomes. Lui-même ayant d’ailleurs montré l’exemple : Jaurès est l’un des rares hommes ayant eu, par sa pensée et son action, autant de pouvoir et ayant autant veillé à ne jamais faire de son pouvoir une force de commandement, un outil pour soumettre…

D’où l’affirmation que «sans la République, le socialisme est impuissant», d’où ce «réformisme révolutionnaire» que défendait Jaurès : un ensemble de réformes de plus en plus profondes, pensées et conçues, non comme de simples adoucissants des injustices produites par le système capitaliste, mais comme les préparations et les leviers du collectivisme. «Je ne me préoccupais pas seulement, écrit-il en 1901, de limiter la puissance capitaliste, et d’élever la condition des prolétaires ; je me préoccupais surtout d’introduire […] des formes nouvelles de propriété, à la fois nationales et syndicales, communistes et prolétariennes, qui fissent peu à peu éclater les cadres du capitalisme […], qui [les] démentent et qui [les] dépassent, qui annoncent et préparent la société nouvelle, et par leur force organique hâtent la dissolution du monde ancien.»

Soulignons que ce chemin vers le socialisme, vers l’affranchissement économique, implique forcément que les hommes qui le traceront soient affranchis des tutelles intellectuelles. Qu’ils accèdent donc tous à une éducation laïque, qu’ils disposent d’une presse libre (la création de l’Humanité répond notamment à cette volonté d’un journal indépendant financièrement, moralement irréprochable, donnant «à toutes les intelligences libres le moyen de comprendre et de juger elles-mêmes les événements du monde»).

Etapes sur ce chemin : toutes les réformes pour lesquelles Jaurès s’est incessamment battu. Quelles étaient-elles, en cette France de la fin du XIXème où les citoyens ne possédaient aucun droit social ? En grande partie, déjà, celles que l’on retrouvera dans le programme du Front populaire, celles que l’on retrouvera dans le programme du Conseil National de la Résistance. Celles que Jaurès rappelle dans la «profession de foi» qu’il adresse aux électeurs d’Albi, en 1906 :

Débarrassée des «entraves cléricales» et des «forces rétrogrades», la République «reprendra et agrandira l’œuvre de réforme à peine commencée.

Déjà, par la loi de deux ans, nous avons allégé le fardeau militaire qui pesait sur les plus pauvres et réalisé l’égalité.

[…] Par la loi de l’assistance sociale aux vieillards indigents, aux infirmes et aux incurables, nous avons proclamé le droit à la vie.

La grande loi des retraites ouvrière et paysanne, au bénéfice de laquelle j’ai fait admettre les métayers, a été votée par la Chambre, et la volonté énergique du suffrage universel fera plier la résistance du Sénat.

Ainsi la République, stimulée par le socialisme, pressée par la classe des travailleurs, commence à instituer cette assurance sociale qui doit s’appliquer à tous les risques, à la maladie, comme à la vieillesse, au chômage et au décès comme à l’accident.

Par là, elle ne diminuera pas seulement les misères et les angoisses qui dévorent tant d’existences humaines. Mais, en donnant à tous les prolétaires plus de sécurité et de liberté d’esprit, elle leur permettra de mieux préparer l’ordre social nouveau. En les associant à la gestion des grandes institutions d’assurance, elle les habituera à l’administration des grands intérêts qu’ils auront à gérer dans la société transformée.

Ces vastes lois ne seront possibles que par une réforme hardie de l’impôt qui demandera aux classes riches, jusqu’ici privilégiées, une plus large contribution, […] et qui procurera le surcroît de ressources nécessaires aux œuvres de solidarité sociale.» (Le vote de l’impôt sur le revenu aura lieu en 1914).

A ces éléments, il faut également ajouter toutes les formes, soutenues sans cesse par Jaurès, par lesquelles les travailleurs peuvent prendre le pouvoir sur leur travail, sur ses outils comme sur sa direction : notamment les coopératives et les syndicats. Le but est bien, toujours, de penser un système qui réunisse ce que les autres opposent : sans aucune concession à l’égalité des droits, le maximum de liberté individuelle avec le maximum de répartition des richesses et des pouvoirs.

Le pouvoir donné à la République sociale n’est pas un pouvoir de commandement ni un pouvoir de propriété. C’est «le pouvoir d’intervenir dans la constitution de l’exercice de la propriété individuelle de telle façon que la possession effective du capital soit assurée toujours à ceux qui travaillent, à ceux qui produisent, et que l’homme ne puisse jamais exploiter l’homme. [...] Le collectivisme, bien loin de détruire la propriété individuelle en ce qu’elle a de légitime, est le seul moyen aujourd’hui non seulement de l’étendre, mais de l’universaliser.»

La raison et le cœur…

Jaurès a tellement insisté, dans ses écrits, dans ses discours, sur la nécessité que son action politique – que toute action politique – soit gouvernée par l’intelligence et la raison, qu’on en oublierait presque de dire qu’elle ne fut aussi profonde, soutenue, acharnée, que parce qu’elle était aussi la traduction d’une exceptionnelle sensibilité face à l’injustice, face à la misère, face à la soumission. Une sensibilité qui jamais ne s’est habituée, qui jamais «ne s’y est fait», qui jamais ne s’est résignée ou détournée : «Tant qu’il me restera un souffle, je l’emploierai à combattre pour les faibles contre les puissants, pour le peuple contre ceux qui l’oppriment, pour la justice sociale, contre l’iniquité et contre l’injustice.»

Il ne dépend que de nous, cent ans après sa mort, que ce souffle soit encore présent…

«Et vous vous étonnez (disait-il en 1894 à ceux qui lui reprochaient d’accuser Casimir Perier, Président-représentant de l’oligarchie capitaliste qui s’était accaparé la République), de la véhémence de nos paroles, de la force de nos accusations ! Mais songez donc que nous parlons au nom d’un siècle de silence ! Songez donc qu’il y a cent ans il y avait dans ces ateliers et dans ces mines des hommes qui souffraient, qui mouraient sans avoir le droit d’ouvrir la bouche et de laisser passer, en guise de protestation, même leur souffle de misère : ils se taisaient.

Puis un commencement de liberté républicaine est venu. Alors nous parlons pour eux, et tous leurs gémissements étouffés, et toutes les révoltes muettes qui ont crié tout bas dans leur poitrine comprimée vibrent en nous, et éclatent par nous en un cri de colère qui a trop attendu et que vous ne comprimerez pas toujours.»

Jérôme Pellissier.

Sur ces sujets, voir notamment les articles de Jaurès classés dans la rubrique « Socialisme » de la page où figure le classement par thèmes des articles de Jaurès publiés sur ce site.

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