Jaurès : la politique coloniale de la France et la civilisation arabe (février 1912)

Le 1er février 1912, Jaurès revient, à la Chambre des députés, sur la question de la politique coloniale de la France, à laquelle il ne cesse de s’opposer. L’occasion pour lui de tenter de donner à comprendre aux députés cette civilisation arabe qu’ils ignorent toujours et qu’ils méprisent souvent…

L’occasion aussi, puisqu’il sent bien qu’il ne pourra rapidement mettre fin à la politique colonialiste de la France, de plaider  : d’une part pour que les habitants des colonies puissent envoyer des représentants à la Chambre lorsque sont discutées les questions les concernant ; d’autre part pour qu’il y ait des « chaires d’histoire musulmane, de droit musulman et des autres enseignements musulmans » dans les universités françaises afin que les Français puissent connaître et comprendre le monde musulman et la civilisation arabe.

M. JAURÈS : Messieurs, M. le résident général vient de parler avec éloquence de la politique coloniale de la France républicaine.

J’ai lu, dans de graves journaux, à propos de l’intervention de mes amis Lagrosillière et Charles Dumas, que les socialistes se rendaient coupables d’une singulière contradiction puisque, adversaires de la politique coloniale et des colonies, ils intervenaient cependant dans des controverses coloniales. Quelle que soit la gravité des journaux qui nous ont adressé ce reproche, je n’y peux voir qu’une médiocre plaisanterie. (Très bien ! très bien ! à l’extrême gauche.) Oui, nous sommes opposés, nous resterons opposés jusqu’au bout aux méthodes de violence et de conquête.

Nous sommes convaincus que, par d’autres voies, la civilisation européenne, si elle est patiente, équitable, sensée, peut pénétrer dans le monde africain, dans le monde asiatique, sans violence, sans effusion de sang et sans spoliation. (Applaudissements.) Mais, précisément parce que nous sommes opposés à la politique de mainmise brutale et de conquête, nous considérons comme notre devoir de préserver, dans la mesure du possible, quand l’événement s’est accompli, les annexés, les indigènes, contre la prolongation d’une politique de violence ou d’iniquité. (Très bien ! très bien ! à l’extrême gauche.) C’est dans ce sens que nous intervenons toujours et c’est pour cela que nous appelons sans cesse, sur les actes qui se produisent aux colonies, le contrôle du Parlement. (Applaudissements.)

[…]

Mais il est des choses que nous devons faire, et auxquelles nous devons dès maintenant songer. D’abord nous vous demanderons d’organiser une représentation plus exacte et plus efficace des intérêts musulmans, des intérêts et des revendications des indigènes.

M. Alapetite nous a dit que, jusqu’à une date récente, la représentation des indigènes avait été à peu près illusoire. En face d’hommes qu’ils craignaient de contredire, les indigènes, sentant peser sur eux le poids de la conquête, se bornaient à approuver. Vous savez bien que les indigènes ont désigné leurs représentants dans les conseils consultatifs par un mot pittoresque : la tribu des Beni-Oui-Oui. (Rires.)

M. BEDOUCE : Il y en a ici aussi ! (Très bien ! et rires à l’extrême gauche.)

M. JAURÈS : À cette représentation des indigènes, nominale et illusoire, M. Alapetite a cru remédier en divisant l’Assemblée consultative en deux sections, dont une section de colons délibérant entre eux.

Je veux bien qu’ainsi séparés les indigènes aient un peu plus de liberté de parole ; mais, et cela m’inquiète fort, s’il y a dissentiment entre les deux sections, l’arbitre est un conseil des ministres tunisiens, c’est-à-dire, pour parler net, un conseil de fonctionnaires de la résidence. En sorte que ce que les indigènes ont gagné en liberté de parole, ils l’ont peut-être perdu en efficacité d’intervention. Alors, je me demande s’il ne serait pas sage d’inviter ces hommes, dans leurs tribus, dans leurs douars, à procéder en leurs assemblées familières au choix de délégués qui pourraient parmi eux désigner quelques mandataires ; et ceux-ci, lorsque nous discuterions ici les affaires de la Tunisie, les emprunts de la Tunisie, viendraient faire entendre la voix de leurs coreligionnaires. (Applaudissements à l’extrême gauche et sur divers bancs.)

Messieurs, je ne crois pas qu’il y ait dans cette procédure la moindre témérité ; et je suis sûr que pour l’ordre vrai, pour la tranquillité des esprits, il serait bon de ménager des communications plus normales entre ce peuple et nous.

L’autre jour, dans une anecdote dont notre collègue M. Bouge était l’objet, M. le résident général nous a parlé de la surprise amusée des indigènes en entendant parler de la Chambre des députés de France, comme d’un certain pouvoir. Je ne crois pas qu’il soit bon qu’ils ignorent à ce point l’institution qui doit être, après tout, leur garantie (Très bien! très bien! à l’extrême gauche) ; et je crois que le moyen le plus sûr de prévenir certains malentendus qui deviennent irréparables quand ils se prolongent sourdement, c’est d’inviter ces millions d’hommes, à certaines heures, à formuler devant vous leurs griefs, leurs doléances ou leur gratitude. Qu’il me soit permis de dire que le gouvernement de la France, en Tunisie, y gagnerait en autorité véritable. (Très bien ! très bien ! à l’extrême gauche.)

[…]

Eh bien, il serait plus facile à tous d’avoir la justice, aux colons de ne formuler que des voeux d’intérêt général, aux indigènes d’apporter ici leurs protestations, leurs plaintes ou leur reconnaissance des mesures justes qui auraient été prises pour eux, si tous ces éléments, le résident, comme chef du pouvoir exécutif, des délégués des colons, des délégués des indigènes venaient s’expliquer avec vous, devant vous sur les questions qui intéressent la Tunisie et les soumettre à l’arbitrage de la France elle-même. (Très bien! très bien ! à l’extrême gauche.)

Messieurs, il est une autre mesure que vous devez prendre, et celle-là en France même. Vous dites que vous êtes un grand pays musulman. Vous occupez directement ou par des protectorats plus ou moins indirects toute l’Afrique septentrionale. Vous gouvernez dans l’Afrique centrale des pays sur lesquels la propagande musulmane s’étend à toute heure. Et alors que vous êtes tenus, pour gouverner le monde musulman, de le connaître et de le comprendre, alors que vous êtes tenus, si vous voulez que vos fonctionnaires là-bas comprennent et respectent ces hommes, d’apprendre à ces fonctionnaires ce qu’est le monde musulman, ce qu’est la civilisation arabe, il n’y a presque, sauf à Paris, aucune chaire d’histoire musulmane, de droit musulman et des autres enseignements musulmans dans vos universités.

M. ÉTIENNE : Il y en a à Alger.

M. JAURÈS : Oui ; mais je dis que c’est à la France, à toute la France pensante qu’il importe d’enseigner ce qu’est la civilisation arabe. Très souvent c’est par ignorance que les hommes sont mauvais (Très bien! très bien !), c’est parce qu’ils ne se représentent pas avec une force suffisante la pensée, le droit, la vie, les conditions d’existence d’autres hommes.

Quoi ! vous avez là une civilisation admirable et ancienne, une civilisation qui, par ses sources, tient à toutes les variétés du monde antique, une civilisation où s’est fondue la tradition juive, la tradition chrétienne, la tradition syrienne, la force de l’Iran et toute la force du génie aryen mêlée avec les Abbassides à la force du génie sémitique ; et depuis des siècles cette force est en mouvement, religion, philosophie, science, politique, avec des périodes de déclin mais aussi avec des périodes de réveil. (Applaudissements à l’extrême gauche et sur divers bancs.)

[…]

C’est que, voyez-vous, il est temps d’aboutir, il est temps de se poser le grand problème. Comment arriverez-vous à la conciliation, à la coopération de ces forces, de ces races, qui ne sont encore, il faut bien le dire, que juxtaposées sur le sol de l’Afrique ? Il y a là deux grandes forces, et ce n’est pas en écrasant l’une ou l’autre que vous ferez l’ordre et la paix. Il y a ces Jeunes Tunisiens qui rêvent, pour leur race et pour leur peuple, un développement dans le sens moderne. Je crois que ceux-là savent bien que, dans leurs traditions et dans le Coran même, il y a, à côté des forces de fanatisme et des affirmations de guerre, de grandes paroles magnifiques de continuité humaine et de tolérance.

Ah ! messieurs, permettez-moi un souvenir, qui vient tout naturellement à l’esprit quand on parle de races qui ont une existence séculaire. Dans nos vieilles épopées du XIIe et du XIIIe siècle, dans ces épopées comme La Chanson de Roland et les Alyscamps qui mettent le monde chrétien aux prises avec le monde musulman ; oui, à cette époque même où la lutte était le plus âpre, où les Normands de Sicile débarquaient sur les côtes africaines, où, de la Sicile chrétienne à l’Afrique musulmane, c’était un terrible échange de cruautés et de massacres, même à cette époque, dans nos vieux livres épiques, nos hommes de génie, nos chantres de génie, quand ils montrent les musulmans qui arrivent, oh ! ils ont des paroles d’anathème pour l’infidèle ; mais ils ont des paroles de respect pour le soldat de courage et pour le chevalier, et ils disent, montrant la charge des escadrons sarrasins : « Voyez surgir en avant les jeunes hommes pleins de chevalerie ! » Et c’est le poète chrétien des Alyscamps qui met dans la bouche d’un guerrier musulman la plus belle, la plus admirable profession de foi monothéiste qui ait retenti dans la poésie française avant les stances du Polyeucte de Corneille et où l’auteur loue la sage Guibourg, la femme du marquis, d’être restée sage dans la loi sarrasine.

Je voudrais que la France aujourd’hui aussi fût sage dans la loi sarrasine, qu’elle connût les moeurs, la pensée, les ressources d’avenir de ces peuples et qu’elle les traitât avec le respect qu’elle leur doit et qu’au plus fort même des mêlées épiques leur ont donné nos aïeux. (Applaudissements.)

Nous sommes revenus à une période de dures guerres, non pas guerres de croyances, non pas guerres des croyants chrétiens contre les croyants musulmans, mais de guerres déchaînées par l’esprit de conquête et d’annexion.

Ah ! on a parlé des événements de Tunis et du contrecoup qu’a eu, là-bas, la guerre des Turcs et des Italiens.

Le patriotisme a des formes multiples. Il est, par certaines cimes, là où il se confond avec l’idée d’un avenir des fédérations humaines, il est au plus haut sommet de l’espérance des hommes, et il est aussi une force élémentaire par la brutalité de certains instincts de violence qui se déchaînent à certaines heures.

J’étais en Argentine au moment où a éclaté le conflit italo-turc. Trois jours après, oubliant l’unité de misère qui les avait jetés à travers l’océan sur les mêmes chantiers, là-bas, à vingt jours de mer, les ouvriers italiens se battaient contre les ouvriers turcs. (Mouvements divers.) Et comment voulez-vous qu’en Tunisie, tout près du foyer, ces événements n’aient pas de répercussion ?

Eh bien ! c’est à nous de montrer que, même à travers ces brutalités de la guerre, même quand, au Maroc, à Tripoli, le glaive brille et le fusil retentit, la France n’a pas oublié, qu’elle exalte au contraire sa volonté de justice sociale et de solidarité humaine. Plus les temps sont troublés par des événements dont je ne veux pas ce soir rechercher les responsabilités, plus il importe que vous alliez vite et que vous fassiez là-bas oeuvre décisive, sensible, profonde, de justice et de solidarité.

Tenez, messieurs, voyez à quel péril nous serions exposés si nous n’allions pas vite dans le sens que je vous marque. J’ai découpé, il y a deux jours, dans le Times une correspondance de Tanger. Ah ! messieurs, vous ne récuserez pas le Times. Il est, si je puis dire, un des organes officiels de l’Entente cordiale, et il a toujours soutenu votre politique au Maroc. Mais voici ce qu’il écrit, et cela est bien révélateur des procédés de conquête :

«Il y a une compagnie française qui a acheté de quelque vendeur plus ou moins autorisé un immense domaine. Dans les limites de ce domaine étaient comprises de nombreuses petites propriétés marocaines. La compagnie française n’en a pas tenu compte, elle a tout englobé, elle a tout enveloppé et elle a dit aux Marocains : « Je suis ici chez moi. » Et les Marocains, qui occupaient leurs terres et leurs maisons, n’ont eu d’autres ressources que de s’en aller en acceptant une indemnité qui, dit le Times, était complètement inadéquate à la valeur de leurs propriétés. Mais c’était à choisir : cela, ou rien. » (Mouvements divers.)

Comment de telles choses sont-elles possibles ? Ces Marocains dépouillés, ces indigènes volés n’ont aucun recours. En 1870, par la convention de Madrid, la France s’est engagée à ce que, dans le cas de litige, ses nationaux comparaîtraient devant les juges marocains; mais elle n’a pris aucune disposition précise et pénale pour les y contraindre. Et la compagnie profite de cette lacune pour se refuser à aller devant la juridiction marocaine, qui est indiquée, pour ces litiges, par la convention de 1860.

Bien mieux. Les Maures ont demandé l’arbitrage, on l’a refusé. Ils ont offert comme arbitre le chargé d’affaires de France ; la compagnie a refusé (Exclamations sur divers bancs) ; et depuis des mois, des centaines d’indigènes marocains, aux portes de Tanger, meurent de faim, chassés de chez eux par la violence de la conquête.

Sur le même sujet, voir aussi :

Jaurès et le Maroc : contre l’aventure marocaine (janvier 1908)

Jaurès contre la politique française au Maroc (mars 1908)

Jaurès et le Maroc : contre l’expédition marocaine (1911)

Jaurès et le Maroc : contre le protectorat (juin 1912)

L’ordre sanglant (Jaurès – Maroc, avril 1912)

Signature du Traité de Fès (1912)

Signature du Traité de Fès (1912)

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