A la jeunesse poussée vers la guerre (1914)

En janvier 1914, Jaurès prononce un discours à l’occasion des obsèques de son ami Francis de Pressensé, président de la Ligue des droits de l’Homme, haï de l’extrême droite pour son dreyfusisme, son socialisme et son pacifisme…

C’est l’occasion pour Jaurès de mettre en garde la jeunesse, alors bombardée par Maurras, Barrès et leurs semblables d’appels à l’héroïsme, notamment militaire, de glorification de la guerre, etc. (ex. d’Abel Bonnard dans le Figaro : «C’est dans la guerre que tout se refait. Il faut savoir l’embrasser dans toute sa sauvage poésie de sang.»)

Voici donc les dernières pages de ce discours, publié en février 1914 dans le Bulletin de la Ligue des Droits de l’Homme.

Oh ! je ne demande pas aux jeunes gens de venir à nous par mode. Ceux que la mode nous a donnés, la mode nous les a repris. Qu’elle les garde. Ils vieilliront avec elle. Mais je demande à tous ceux qui prennent au sérieux la vie, si brève même pour eux, qui nous est donnée à tous, je leur demande : Qu’allez- vous faire de vos vingt ans ? Qu’allez-vous faire de vos cœurs ? Qu’allez-vous faire de vos cerveaux ?

On vous dit, c’est le refrain d’aujourd’hui : Allez à l’action. Mais qu’est-ce que l’action sans la pensée ? C’est la brutalité de l’inertie. On vous dit : Écartez-vous de ce parti de la paix qui débilite les courages. Et nous, nous disons qu’aujourd’hui l’affirmation de la paix est le plus grand des combats : combat pour refouler dans les autres et en soi-même les aspirations brutales et les conseils grossiers de l’orgueil convoité ; combat pour braver l’ignominie des forces inférieures de barbarie qui prétendent, par une insolence inouïe, être les gardiennes de la civilisation française !

Il n’y a d’action que dans le parti de la justice ; il n’y a de pensée qu’en lui. Méfiez-vous de ceux qui vous mettent en garde contre ce qu’ils appellent les systèmes et qui vous conseillent, sous le nom de philosophie de l’instinct ou de l’intuition, l’abdication de l’intelligence. Quand vous aurez renoncé à vous construire votre doctrine à vous-mêmes, il y aura de l’autre côté de la route des doctrines toutes bâties qui vous offriront leur abri.

Et moi, je vous dis que l’intuition n’est rien, si elle n’est pas la perception rapide et géniale d’analogies jusque-là insoupçonnées entre des ordres de phénomènes qui paraissaient distincts. C’est par l’analogie, c’est par une intuition, non pas d’instinct et de hasard et de sentiment, mais de pensée, que Newton a trouvé le système du monde, que Lamarck a entrevu la loi de l’évolution universelle, que Claude Bernard, avec des hypothèses vérifiées, mais hardies, a pénétré dans le domaine de la physiologie vivante.

Francis de Pressensé

Francis de Pressensé

Pour guider les hommes, il faut la lumière de l’idée, et il n’y a la lumière de l’idée que dans les partis qui, comme le socialisme, systématisent la réalité, en traduisent la formule. N’ayez pas peur d’être enfermés chez nous dans je ne sais quelle doctrine médiocre. Toujours, toujours la doctrine sociale a été liée à des doctrines de philosophie générale. Saint-Simon, Fourier, Marx, Engels, Pressensé, tous, ils ont compris que les lois de l’évolution sociale étaient liées au drame du devenir universel. Avec le socialisme, vous entreprenez à travers la vérité, à travers la réalité, vers la justice, vers l’harmonie souveraine, vers la beauté suprême de l’accord des volontés libres, vous entreprenez vers cet idéal admirable, le voyage le plus lointain, le plus hardi, celui qu’aucun autre voyage de l’action ou de la pensée ne dépassera, celui qui, suivant le fragment d’un grand poète grec, «vous portera à l’extrémité des vents et des flots».

C’est ce voyage vers la justice, vers la vérité qu’avec les socialistes et avec les prolétaires, Pressensé avait entrepris. Vous ne pouvez faire œuvre plus noble que de retenir son exemple et de faire passer dans votre vie la noblesse de sa vie.

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