L’armée, cette idole tarée (1897)

Novembre 1897. Deux mois avant le J’Accuse de Zola. A part dans le camp encore très restreint des proches de Dreyfus, on ignore si Dreyfus est coupable ou innocent. Pour Jaurès, au-delà de cette question, sur laquelle il reviendra longuement dans les années suivantes, il est pour le moment une affaire gravissime  : la parodie de justice à laquelle on assiste et qui montre la vraie nature de l’armée : une idole tarée ; et le danger de laisser la France au « pouvoir des hauts galonnés » (comme ce sera le cas à partir de l’été 14…)

L’article, ainsi titrée : Idole tarée, paraît dans La Petite République le 27 novembre 1897. Extraits :

[...] On ne nous amènera pas à proclamer a priori et comme un dogme l’infaillibilité des conseils de guerre, à glorifier le huis clos, à livrer les citoyens, sans défense, sans garantie, aux juges galonnés.

[...] Les prolétaires, les socialistes se souviennent des jugements sommaires et des odieuses exécutions de 1871. Peuvent-ils, sans abdication et sans la pire imprudence, laisser dire aujourd’hui que la sentence des conseils de guerre ne peut être discutée ? Que Dreyfus soit ou non coupable, je n’en sais rien et nul ne le peut savoir, puisque le jugement a été secret ; que Dreyfus soit juif ou chrétien, il m’importe peu [...]

La question n’est pas là; il s’agit de savoir si, sous un prétexte quelconque [...] des juges militaires peuvent saisir et frapper, sans garanties légales, un citoyen quel qu’il soit.

Deux faits dominent tout. Le premier c’est que le huis clos, il y a trois ans, a été prononcé sans nécessité. [...] On a osé dire que la Patrie avait besoin de ce secret ! Quelle comédie! La vérité [...] c’est que les chefs de l’armée, pour accroître leur prestige, pour se rendre redoutables, aiment à s’envelopper de mystère. Quelle force si on pouvait croire qu’ils tiennent dans leur main fermée l’avenir même de la France ! Quelle force surtout si, par raison de salut national, on leur permettait de juger et de condamner à huis clos ! Du coup, l’Armée devient la redoutable Idole, retirée dans la justice secrète comme en un sanctuaire, et sacrifiant sans contrôle qui il lui plaît. Non, à cette monstrueuse idole militaire nous ne voulons livrer rien ni personne, en dehors des garanties légales et du contrôle de la pleine publicité. Que nous importe qu’on crie au juif ! On criera aussi bien au sans-patrie, au révolutionnaire, au socialiste !

Et avec les belles lois sur l’espionnage qu’on est en train de fabriquer, les généraux incapables et réactionnaires transformeront à leur aise en crime de haute trahison toutes les critiques dirigées contre eux ! Il n’y aura plus en France qu’un pouvoir, le pouvoir des hauts galonnés traînant à volonté les opposants devant les juges militaires et, avec l’aide du huis clos , les supprimant.

Mais ce n’est pas tout. Il paraît acquis maintenant qu’il y a eu, dans le procès Dreyfus, plus que le huis clos. Ce n’est pas seulement au public qu’auraient été cachées les pièces décisives : c’est à l’accusé et à son défenseur. J’avoue que j’ai longtemps hésité à le croire, car cela passe toute mesure. Mais les démentis du ministère de la guerre ne sont pas venus. Hé bien ! s’il en est ainsi, si vraiment un homme, quel qu’il soit, a pu être condamné sur une pièce sans que cette pièce lui soit communiquée, Drumont peut parler tant qu’il voudra de la perversion intellectuelle de notre temps. Je suis assez perverti pour penser et pour dire que c’est là un crime.

Même la trahison fait courir à un pays un moindre péril qu’une aussi monstrueuse violation de tout droit. Les juges qui ont accepté de statuer dans ces conditions n’étaient plus des juges. Je les plains : il faut que l’habitude de la discipline fausse singulièrement les consciences pour qu’ils ne se soient pas refusés à juger ainsi. Ils n’étaient plus, puisqu’ils acceptaient d’opérer en dehors des garanties légales, que les interprètes et les instruments de la volonté ministérielle. Ayant perdu le point d’appui de la loi , ils étaient livrés sans défense à la hiérarchie, et leur sentence n’était plus, même à leur insu, que l’exécution d’une consigne.

Voilà la question, la vraie, la seule. Il y a contradiction absolue entre les droits élémentaires de la civilisation humaine et cette juridiction militaire qui s’affranchit de tout contrôle et aussi de toute règle. [...] Ces procédés sont inexcusables et intolérables : et la nation qui les souffrirait retournerait à la barbarie.

Le ministère de la guerre l’a sans doute compris. Il a compris l’immensité de la faute commise. Il a senti qu’il lui serait difficile de proclamer qu’il avait condamné Dreyfus en dehors de toute forme légale; et je ne puis m’expliquer que par là son attitude incertaine depuis deux ans. [...] Le ministère de la guerre [...] a laissé l’agitation grandir et la confusion s’accroître. Pourquoi ? Encore une fois, je n’en vois qu’une raison. C’est qu’il eût fallu avouer de monstrueuses irrégularités de procédure. La France et l’armée paient en ce moment la criminelle conduite des bureaux de la Guerre. Si le soupçon de trahison ou d’immoralité s’est étendu sur notre armée, si la France ne sait plus quel jugement porter sur des questions vitales, c’est parce que les grands chefs, ivres d’arbitraire militaire et d’irresponsabilité, ont substitué leur volonté aux formes et aux garanties légales.

[...] Ô prestige de l’armée ! Ô gloire des grands chefs !

Vraiment, le prolétariat socialiste ne peut que se réjouir de l’aventure. C’est sur la force réactionnaire de la haute armée que les privilégiés comptaient pour arrêter le peuple en mouvement. Mais voilà que cette haute armée se discrédite et se déshonore elle-même. Elle révèle à tous les misérables intrigues qui la divisent, les basses pensées qui la mènent. Tour à tour insolente et arbitraire quand elle se croit souveraine, humble, quémandeuse et sournoise quand l’opinion se réveille, elle ne pouvait garder quelque autorité qu’en restant dans l’ombre. Voici maintenant l’Idole au plein jour de la place publique : elle est criblée de tares.

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