Le patriotisme – et la préférence nationale ! (1905)

En août 1905, Jaurès réagit à quelques voix qui déjà appelaient à la « préférence »… Ce qui permettra de mesurer la pertinence du jugement intellectuel de certains membres de l’extrême-droite tentant de récupérer aujourd’hui Jaurès (si, si) au prétexte qu’il était patriote.

Quel chauvinisme imbécile et bas ! « Le patriotisme consiste à préférer passionnément la France. » Cela n’est pas vrai. Le patriotisme consiste, pour un Français, à bien connaître la France, ses qualités et ses défauts, ses vertus et ses vices, ses lumières et ses ténèbres, afin de pouvoir corriger ses défauts, atténuer ses vices, dissiper ses ténèbres, et faire servir l’accroissement de ses qualités, de ses vertus, de ses lumières au progrès général de l’humanité.

Dire au Français que son devoir est de préférer passionnément la France, à l’Allemand que son devoir est de préférer passionnément l’Allemagne, à l’Anglais l’Angleterre, à l’Italien l’Italie, au Chinois la Chine, c’est créer chez tous les peuples un parti pris d’aveuglement, d’infatuation, d’injustice et de violence. Quiconque se préfère délibérément aux autres ne reconnaît aux autres qu’un droit inférieur ; et c’est le principe de tous les attentats, de toutes les iniquités. C’est la formule et la doctrine de la barbarie nationaliste ; et les instituteurs qui, à la suite de M. Bocquillon, propageraient cette théorie basse commettraient un crime de lèse-humanité et de lèse-patrie.

Misérables patriotes qui, pour aimer et servir la France, ont besoin de la «préférer», c’est-à-dire de ravaler les autres peuples, les autres grandes forces morales de l’humanité. La vraie formule du patriotisme, c’est le droit égal de toutes les patries à la liberté et à la justice, c’est le devoir pour tout citoyen d’accroître en sa patrie les forces de liberté et de justice.

M. Bocquillon a beau parler en même temps du respect sincère pour les autres nations. S’il y a pour nous dans tous les cas un devoir de «préférence raisonnée» à l’égard de notre pays, si nous devons juger les conflits, les différends qui peuvent s’élever entre lui et les autres, non pas selon la raison et le droit, mais selon le coefficient arbitraire de nos préférences systématiques, il n’y a plus de règle de justice internationale ; et comme le respect ne peut être fondé que sur la justice, le respect affecté pour les autres pays est illusoire et mensonger, toute politique d’arbitrage, c’est-à-dire d’impartialité, devient, avec la formule de M. Bocquillon, une ignominieuse comédie. Il était bon que les «patriotes» définissent enfin leurs conceptions. On sait maintenant ce que signifie pour eux le patriotisme et la patrie : réaction sociale au dedans, violence hypocrite au dehors… Non, ce n’est pas le bout de l’oreille qui est sorti, c’est toute l’oreille, et ce n’est pas celle d’un animal noble.

Jaurès – août 1905.

Jaurès
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