L’Etat financier et l’Etat démocratique (Panama et corruption…, 1893)

Extraits du Compte rendu des débats, à la Chambre des députés, lors de la séance du 8 février 1893.

Jaurès y intervient après que quelques députés se sont contentés de s’indigner contre la corruption d’un certain nombre d’hommes politiques dans ce qu’il est convenu d’appeler le « scandale de Panama » 

Petit_journal_panama

Panama et corruption

 

Le scandale de Panama est une affaire de corruption liée au percement du canal de Panama, qui éclaboussa plusieurs hommes politiques et industriels français durant la Troisième République et ruina des centaines de milliers d’épargnants, en pleine expansion internationale de la Bourse de Paris.

 

Texte :

 » M. Jaurès prend la parole pour tirer de cette scandaleuse affaire l’enseignement social qu’elle comporte. [...]

Je n’ai, pour moi, retenu qu’une chose : la double condamnation portée à la tribune contre l’influence abusive et corruptrice de ces puissances d’argent dont notre raison d’être, à nous républicains socialistes, est de hâter la disparition. [...]

Je me permets de dire [...] qu’il ne suffit pas d’apporter ici des protestations indignées. Ce n’est pas Juvénal qui est chargé de conduire les affaires du pays ; il ne suffit pas de flétrir et de dénoncer les scandales, il faut dire encore comment on entend les déraciner et en empêcher le retour. [...]

Que voyons-nous en effet ? Qu’avons-nous constaté dans cette triste affaire de Panama ? D’abord – je le dis nettement – que la puissance de l’argent avait réussi à s’emparer des organes de l’opinion et à fausser à sa source, c’est-à-dire dans l’information publique, la conscience nationale. [...]

Et puis, que constatons-nous, messieurs ? C’est qu’il a surgi dans ce pays des institutions financières et capitalistes qui se sont emparées des chemins de fer, de la banque, des grandes entreprises, qui ont avoué avoir leurs caisses de fonds secrets avec lesquelles communiquait la caisse des fonds secrets gouvernementaux pour établir l’équilibre.

Je dis qu’au moment où l’on fait une constatation semblable, qu’au moment où l’on voit qu’un Etat nouveau, l’Etat financier, a surgi dans l’Etat démocratique, avec sa puissance à lui, ses ressorts à lui, ses organes à lui, ses fonds secrets à lui, c’est une contradiction lamentable que de ne pas entreprendre la lutte contre cette puissance qui détient les chemins de fer, les banques, toutes les grandes entreprises.

Et enfin quelle est la constatation la plus douloureuse qui ressort du procès qui a été engagé ?

Si dans toutes les affaires qui se sont produites, il était facile de faire le départ entre ce qui est honnête et ce qui est malhonnête, s’il était facile d’absoudre à coup sûr et de condamner à coup sûr, oui, la conscience publique serait aisément satisfaite ; mais ce qui la trouble, ce qui la bouleverse, ce qui vous obligera à chercher des solutions sociales nouvelles pour rétablir la conscience humaine dans son équilibre, c’est précisément que dans l’ordre social actuel, avec le tour nouveau qu’ont pris les entreprises et les affaires, le divorce grandissant de la propriété et du travail, il est impossible de discerner sûrement l’honnêteté et la malhonnêteté, l’entreprise loyale de l’escroquerie ; c’est que nous assistons à une sorte de décomposition sociale, où on ne peut dire que telle nuance s’arrête à la probité légale, tandis que telle autre se rapproche de l’infamie. [...]

Je dis qu’il ne suffit pas d’apporter de vagues protestations d’honnêteté, mais qu’à des solutions morales nouvelles, il faut donner comme sanction et garantie des solutions sociales nouvelles.

Oui, M. le président du conseil avait raison de dire que ce n’est pas là, – et c’est le seul point sur lequel je sois pleinement d’accord avec lui, – que ce n’est pas là un étroit procès instruit contre quelques hommes entre les murs étroits d’un prétoire ; c’est le procès de l’ordre social finissant qui est commencé, et nous sommes ici pour y substituer un ordre social plus juste. [...]

L’application résolue et méthodique de la politique socialiste est seule de nature à mettre fin aux scandales qui sont la conséquence naturelle et nécessaire du régime économique actuel…

Jean Jaurès,
8 février 1893.

Pour un texte plus complet sur le combat de Jaurès contre les « lois scélérates », voir cette page…

Pour une synthèse, par Jaurès, de cette « politique socialiste », voir notamment cet article : De la République au Socialisme 

(Panama et corruption – lien discours corruption & lois scel. )

 

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