Profession de foi du candidat Jaurès en 1910

Elections législatives de 1910. Profession de foi du candidat Jaurès. L’occasion pour lui de revenir sur les principaux combats passés et à venir, concernant notamment les questions économiques et sociales (retraites, impôt sur le revenu, privatisations des richesses minières…), mais aussi les dangers des entreprises coloniales, les scandales politico-financiers, la question de la proportionnelle, celle de l’organisation paysanne, etc.

(Lire aussi :

La profession de foi du candidat Jaurès aux élections législatives de 1906

La profession de foi du candidat Jaurès aux élections législatives de 1914)

Citoyens,

En vous demandant le renouvellement de mon mandat, j’ai le droit de dire que j’ai été au Parlement un représentant laborieux et fidèle.

De toute ma force, de tout mon coeur, j’ai travaillé à la Chambre et dans le pays à développer le grand parti socialiste, le parti du peuple ouvrier et paysan. De toute ma force, de tout mon coeur, de toute mon étude, j’ai aidé à la préparation et au vote des premières lois, trop incomplètes encore, de progrès social.

Ce n’est pas le radicalisme équivoque, incertain et défaillant qu’on nous oppose ; non, ce n’est pas cette cohue sans doctrine, sans grandeur et sans audace, trop souvent absorbée par les basses besognes du favoritisme administratif, qui pourra résoudre les problèmes maintenant posés. Je sais tout ce qu’enferme de bonnes volontés et d’énergies inutilisées la démocratie républicaine. Mais je sais aussi que le seul socialisme, parce qu’il est organisé et résolu, donnera à toutes ces forces incertaines et stagnantes l’élan et la vie.

A mesure qu’aux questions de forme gouvernementale et d’organisation politique succèdent les questions économiques et sociales, le parti socialiste apparaît, quoi qu’il soit encore à l’état de minorité, comme la force nécessaire de mouvement et de contrôle.

Force de mouvement : longtemps le socialisme a été seul à affirmer la nécessité et la possibilité des retraites légales pour les vieux travailleurs ouvriers et paysans. Ce qui était dénoncé il y a quelques années encore comme utopie et charlatanisme est devenu loi, sous une forme bien insuffisante encore, mais que nous développerons. Cette loi, nous l’améliorerons en effet, en élevant la retraite de la période transitoire, en abaissant l’âge de la retraite qui, surtout pour les industries épuisantes et meurtrières comme l’industrie des verriers, est dérisoirement tardif.

C’est le parti socialiste qui, plus d’une fois, par sa volonté disciplinée et ardente, a sauvé à la Chambre l’impôt sur le revenu, menacé par les amendements perfides des manoeuvriers de la gauche radicale. Et peut-être si le parti socialiste avait pu exercer au Sénat, où il n’est pas représenté, son action vigilante et pressante, la réforme de l’impôt ne s’y serait pas endormie du long sommeil qui la menace. Aidez-nous, citoyens, travailleurs, démocrates de bonne foi, à déterminer enfin une politique d’action continue et de courage.

Force de contrôle : le parti socialiste a surveillé sans cesse et sans cesse dénoncé les intrigues, les complots, les imprudences qui pouvaient mettre en péril la paix internationale. J’ose dire que nous avons contribué, mes amis et moi, à limiter cette dangereuse entreprise marocaine dont les spéculateurs coloniaux méditaient l’élargissement et qui aurait mis le feu aux poudres dans toute l’Europe.

C’est le parti socialiste aussi qui se lève intrépidement pour flétrir tous les scandales, pour essayer d’en prévenir le retour. Et si, au risque d’attirer sur nous des inimitiés implacables, nous avons dénoncé les manoeuvres des grands liquidateurs, ce n’est pas que nous ayons plaisir à remuer de la boue. C’est qu’il faut assainir la République. C’est qu’il faut protéger contre les hommes de proie, syndics de faillite, administrateurs, l’actif des commerçants en détresse, le gage des créanciers, le patrimoine des enfants mineurs et orphelins. Nous avons proposé pour cela des mesures efficaces. Ô petits commerçants, ô petits propriétaires cultivateurs, si souvent dévorés par les frais de justice, par les formalités de procédure et par l’avidité du fisc, quel aveuglement sera le vôtre si vous ne nous soutenez point !

C’est le parti socialiste encore qui lutte persévéramment pour empêcher l’oligarchie capitaliste de mettre la main sur toutes les sources de richesse. Jusqu’à la veille de notre séparation, nous avons combattu pour garder à la France les riches mines de Meurthe-et-Moselle et la mine splendide de l’Ouenza, guettées par un syndicat de financiers internationaux. Nous avons réussi, au moins, à les tenir en suspens, pour que le suffrage universel pût se prononcer, pour que le peuple eût la parole et signifiât qu’il ne voulait plus être dépouillé ; vous ne nous désavouerez point.

Tout l’effort incessant que nous faisons pour le peuple, le peuple commence à l’apercevoir, et ceux des travailleurs qu’on avait détournés de nous par la calomnie s’apprêtent à nous rendre justice. C’est en vain qu’on a essayé d’effrayer de nouveau les paysans propriétaires. Quand on leur dit que nous voulons leur prendre leur terres ou les réduire en esclavage, ils haussent les épaules et nos contradicteurs n’osent plus risquer cette ineptie. Mais j’ai vu, dans nos réunions contradictoires, à quel point la plupart de nos adversaires ignorent la réalité économique et sociale. Ils ne savent pas combien la condition des petits propriétaires est souvent pénible et dure. Ils ne savent pas combien il est difficile aux millions d’ouvriers agricoles, de métayers, de petits fermiers, d’arriver à la possession du sol qu’ils cultivent. C’est la propriété bourgeoise, aristocratique et rentière qui occupe les deux tiers du sol et les radicaux parlent comme si les paysans étaient dès maintenant souverains, comme si la question de la terre était résolue.

De grandes transformations se préparent, l’esprit d’association pénètre de plus en plus dans le monde rural : syndicats de petits propriétaires, syndicats de prolétaires ruraux et de métayers, coopératives agricoles… ; et l’heure viendra où, par la force combinée des associations paysannes et de la nation, les travailleurs de la terre seront affranchis de l’impôt démesuré, de l’hypothèque, de l’usure et aussi des prélèvements énormes, des dîmes multiples que lèvent sur eux les rentiers du sol.

Grands et difficiles problèmes qui seront résolus par des transformations successives et des transitions ménagées, mais qui ne peuvent l’être que si les paysans sortent de leur passivité et de leur torpeur. Il faut qu’ils mettent à profit les libertés républicaines. Il faut qu’ils se pénètrent des lumières de la grande éducation rationnelle et laïque. Il faut qu’ils s’instruisent, qu’ils s’organisent, qu’ils s’associent, qu’ils ne se laissent pas effrayer par les mots comme des petits enfants par les fantômes. Il faut qu’ils apprennent à délibérer en commun, qu’ils aient en chaque région de grandes assemblées où leurs délégués étudieront ensemble le meilleur moyen d’affranchir et d’organiser le travail de la terre.

Dès maintenant c’est par l’union des travailleurs des champs et des villes que le programme immédiat des législatures prochaines pourra être réalisé : nationalisation générale des chemins de fer et des mines ; élargissement de l’assurance sociale qui doit protéger tous les travailleurs contre le chômage et l’invalidité, tous les propriétaires paysans avec l’aide des mutualités rurales, contre les risques naturels, contre la conséquence ruineuse des intempéries, de la grêle, des gelées, de la mortalité du bétail ; création des ressources nécessaires aux oeuvres sociales par l’impôt progressif sur le revenu, par l’accentuation du tarif sur les grandes successions ; par le monopole des assurances, de l’alcool, des forces hydrauliques ; organisation du crédit aux paysans et aux associations paysannes pour leur permettre d’acquérir la terre et d’exploiter coopérativement les grands domaines ; organisation populaire de l’armée, exercices de gymnastique, de tir, de marche, à la commune, au canton, dans le plein air salubre des grandes manoeuvres, réduction du temps de caserne, et envoi des jeunes gens dans les régiments les plus voisins de la famille ; offre solennelle et persévérante faite à tous les peuples de résoudre par l’arbitrage international tous les conflits et limitation graduelle et simultanée des armements.

Pour cette grande oeuvre première un grand effort est nécessaire. C’est clans le socialisme que sera l’énergie libératrice. Mais il faut que toute la démocratie soit débarrassée des misères du scrutin d’arrondissement, des vices, des corruptions, des servitudes de la politique de clientèle. Il faut que chaque parti affirme son idée sans être à la merci de quelques groupes d’intrigants et de vendus qui suffisent parfois à déplacer la majorité. Il faut que chaque parti ait sa juste part de représentation et d’influence. C’est pourquoi nous demandons le scrutin de liste avec représentation proportionnelle et c’est la question primordiale que nous poserons dès le début de la législature.

C’est une honte pour la République d’entendre des candidats se vanter qu’ils peuvent seuls ouvrir les portes des préfectures. Le parti socialiste est assez fort désormais pour défendre les siens contre l’arbitraire administratif s’il venait à se produire, et contre les violences des politiciens haineux. Mais il faut créer partout des moeurs plus saines. II faut que le pouvoir républicain à tous ses degrés, par tous ses délégués, soit accessible aux justes réclamations de tous les citoyens et de toutes les communes. La représentation proportionnelle nous aidera à créer ces moeurs vraiment républicaines et probes. Et c’est dans une démocratie saine, honnête, vigoureuse, que les travailleurs continueront leur effort d’émancipation.

Citoyens, j’ai mis toute mon énergie au service du peuple. Aidez-moi dans la bataille.

Vive la République sociale !

France 1910

Carte électorale – législatives de 1910

 

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