Rayons et ombres : l’hommage aux combattants de la Commune (1912)

A l’occasion de la journée de commémoration des massacres de la Commune, de la Semaine sanglante, le 26 mai 1912, Jaurès consacre son éditorial de l’Humanité, qu’il titre Rayons et ombres, à une synthèse des progrès du socialisme et des menaces qu’il doit affronter.

Les combattants de 1871 auxquels Paris va apporter aujourd’hui, une fois de plus, l’hommage d’un souvenir fidèle, savaient bien qu’ils ne réussiraient pas d’un seul effort à susciter tout un ordre nouveau. Les révolutions sociales sont lentes et profondes. Même vainqueurs, il leur restait à conquérir moralement la France à leur idéal. Tout ce qu’ils pouvaient espérer, c’était d’écraser la réaction et d’ouvrir de larges voies à une République démocratique et sociale. Mais, parce qu’ils luttaient au nom de la classe ouvrière, parce qu’ils l’affirmaient comme la grande force de renouvellement, ils ont mis sur leur effort le sceau de l’avenir. Ils ont été un chaînon ardent dans la longue chaîne des combats, des efforts et des sacrifices qui préparent la justice sociale. Et aujourd’hui aussi, dans les conditions plus larges où s’exerce la lutte, tous nos efforts, même partiels, seront féconds, toutes nos conquêtes, même successives et limitées, seront efficaces si toujours la grande pensée du socialisme anime notre action, si toujours la force organisée du prolétariat s’y manifeste.

Depuis quarante-deux ans, depuis que le peuple parisien a subi les tragiques journées de mai, la classe ouvrière du monde entier a forgé jour par jour ses instruments de revendications ; elle a développé ses moyens de combat, ses moyens de réalisation. Et il semble qu’à l’heure où nous sommes, c’est d’une ardeur plus impatiente qu’elle les manie. Les coopératives élargies se pénètrent tous les jours d’une plus forte espérance socialiste. Le syndicalisme, haussé bien au-dessus du niveau corporatif, aspire à préparer un monde nouveau tout en défendant les salariés sur le terrain de combat de la société présente. Ses luttes deviennent plus vastes, dans tous les pays ; et elles vibrent d’une pensée plus hardie. Partout où les travailleurs n’ont pas encore conquis le droit de syndicat et de coalition comme dans la sombre Russie, ils essaient de l’arracher, même au prix de leur sang, au despotisme ébranlé. Et partout où ils le possèdent, ils en font un usage plus systématique et plus étendu.

Mais là aussi où le prolétariat n’a pas encore le suffrage universel, il le demande, il l’exige. Le suffrage va être élargi en Italie. Il va être entièrement démocratisé en Angleterre. Les travailleurs hongrois viennent de signifier par un mouvement révolutionnaire dont on ne supprimera pas les effets, qu’ils n’entendent plus subir l’exploitation insolente d’une oligarchie oppressive et corrompue. De même, le peuple d’Allemagne a fini par ressentir comme une intolérable injure ce régime prussien qui exclut de la réalité du droit politique les millions de prolétaires et qui fait peser sur toute l’Allemagne le poids des hobereaux de Prusse. La protestation de la démocratie socialiste allemande s’élève avec une vigueur sans précédent, et dans le flot qui monte contre l’arbitraire, contre le privilège, gronde une rumeur de menace, dont le retentissement ne fut jamais aussi haut.

Qui pourrait dédaigner l’action politique et le suffrage universel qui en est l’organe quand, dans le monde, des millions de prolétaires sont prêts à risquer leur vie pour conquérir la plénitude de leur droit de citoyen ? Bien loin de le négliger, c’est à l’émancipation sociale du prolétariat qu’il faut le faire servir, systématiquement, passionnément. Bien loin d’affaiblir et de neutraliser, en les opposant les uns aux autres, les moyens d’action dont la classe ouvrière peut disposer, il faut les utiliser tous au maximum, sans confusion, mais sans antagonisme, sans dépendance, mais en pleine harmonie. La crise sociale et internationale qui approche et qui s’annonce par une sorte d’excitation générale de l’atmosphère exigera de tous les travailleurs la communauté d’effort et de pensée, l’unité de conscience et de combat.

Car il y a bien des signes tragiques. Car l’âpreté croissante du conflit social se complique des possibilités toujours plus graves de conflit international. Partout sont déchaînés les appétits. Partout sont ébauchées des combinaisons obscures dont on ne sait si c’est la guerre ou la paix qui sortira. Derrière toutes les négociations il y a une menace. Derrière toutes les alliances il y a des desseins suspects. De toute part, des ombres formidables s’avancent sur l’horizon. Le prolétariat se manquera-t-il à lui-même ? Abdiquera-t-il sa mission ? Se rendra-t-il par ses divisions et ses incertitudes incapable de sauver la paix, la civilisation, la raison ? Ou bien saura-t-il dompter à temps toutes les forces de conflit international, toutes les monstrueuses puissances de guerre et de sauvagerie pour développer dans la lumière et dans la paix humaine enfin assurée sa magnifique évolution révolutionnaire de travail et de justice ?

C’est là, c’est dans la haute prévoyance, c’est dans l’union agissante, c’est dans l’effort commun de toutes les forces socialistes, syndicalistes, coopératives, qu’est aujourd’hui le devoir : c’est là qu’est le salut. C’est par là seulement que seront évitées de nouvelles et terribles défaites. C’est là le conseil que donneront aux combattants d’aujourd’hui, défilant devant le Mur tragique, les combattants de 71 qui affirmèrent devant la mort leur invincible espérance et dont nous n’avons pas le droit de stériliser le sacrifice.

L'Humanité du 26 mai 1912

L’Humanité du 26 mai 1912

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