Un perpétuel appel à l’assassinat… (1913)

Juillet 1913. Face aux socialistes et à certains radicaux qui souhaiteraient réformer l’armée pour la démocratiser, en moderniser le fonctionnement et en faire une armée populaire et de défense, le gouvernement n’a qu’un objectif : faire passer la durée du service militaire de deux à trois ans.

Pour le servir, tous les moyens sont bons, y compris de faire arrêter de nombreux opposants, syndicalistes et antimilitaristes ; y compris de menacer d’utiliser le « carnet B » (liste des leaders anarchistes, syndicalistes, pacifistes, etc.) pour arrêter les opposants ; y compris d’orchestrer une campagne où les appels au meurtre de Jaurès deviennent monnaie courante. Une campagne que ceux qui la dirigent feront semblant d’avoir oublié quelques semaines après en allant verser des larmes émues sur la tombe de Jaurès assassiné…

Cette loi de trois ans, à laquelle les socialistes s’opposent [voir à ce sujet cette page], n’est pas encore votée lorsque, le 4 juillet, Jaurès évoque à la Chambre la manière dont le gouvernement agit en cette affaire, la manière dont il diabolise les actions socialistes pour détourner l’attention de sa politique de réaction.

C’est l’une des rares fois où Jaurès parlera en public des menaces qui pèsent sur sa vie.

Messieurs, en assistant aux événements qui sont la matière de ce débat, en constatant que le ministère essaye, par des perquisitions, par des arrestations, par le déchaînement des paniques patriotiques et sociales, de faire diversion aux conséquences des fautes qu’il a commises lui-même, je suis invinciblement reporté et, sans doute, monsieur le président du Conseil avec moi à des jours déjà lointains.

Dans la période qui est allée du ministère Dupuy au ministère Méline [milieu des années 1890], quand les gouvernants eurent accumulé les fautes, quand les défaillances de la politique du ralliement, quand les scandales du Panama eurent jeté dans le peuple de France, ou la colère, ou le dégoût, quand cette surexcitation de l’esprit public eut tourné çà et là en explosion de violences et en attentats d’anarchie la revendication et la souffrance du peuple, les gouvernements d’alors trouvèrent commode de dériver vers le socialisme, vers la classe ouvrière, vers les organisations syndicales et les bourses du travail, les responsabilités assumées par eux. Et, par une logique invincible de rétrogradation, par ce poids qui fait descendre irrésistiblement toute politique de réaction et de répression à un niveau que, d’abord, elle-même n’avait pas prévu, bientôt c’est à l’ensemble de la démocratie radicale qu’on étendit les persécutions et les calomnies plus ou moins insidieuses. Aux socialistes on disait : «Esclaves de l’anarchie et complices des bombes !» Aux radicaux on disait : «Serfs du socialisme !» Et ainsi de proche en proche, dans des gouvernements dont monsieur Barthou a gardé le souvenir, la République passait de gauche à droite d’un mouvement que vous pouvez connaître ! 

Eh bien ! C’est la même méthode, c’est le même procédé, c’est la même politique, et les conséquences seront les mêmes ; et les arrestations qui se sont produites depuis quelques jours ne font qu’aggraver et préciser le caractère de l’opération. Ah oui ! Dans la préparation improvisée de la loi de trois ans [...] il y a eu des fautes gouvernementales, des germes d’agitation, des difficultés et des périls. Et vous trouvez commode, vous, les gouvernants, vous qui, par votre fonction même, êtes tenus à l’exercice continu de la raison, vous trouvez commode de vous retourner vers ce vaste mouvement ouvrier puissant, généreux, confus parfois à certaines heures parce qu’il est en voie d’organisation et alors dans cette effervescence, dans ce mouvement, dans cet immense travail d’élaboration, de revendication du peuple ouvrier, vous allez [...] piquer, çà et là, une phrase, un article, un mot, une circulaire et vous dites «De tout le désordre que j’ai créé, de toute la réaction que j’ai préparée, les responsables, les voilà !»

M. Driant : Le grand responsable, c’est vous ! Oui, c’est vous !

M. Jaurès : Je ne dirai pas que cette parole me fait honneur, car je ne vais même pas chercher la mesure de moi-même dans les haines et les violence de l’ennemi. Mais, si j’avais parfois la tentation de mesurer ma valeur propre et les services qu’en une vie de dévouement et de combat, j’ai pu rendre à mon parti et à la République, si j’avais la tentation de les mesurer à la violence des haines permanentes que j’inspire aux réactions, je commettrais sans doute le péché d’orgueil.

[...] Donc, messieurs, pressé par le sentiment des responsabilités qu’il a encourues par sa politique d’arbitraire et de violence, le gouvernement, fidèle à la tactique d’il y a vingt ans, cherche une diversion. Et l’autre jour, en séance, d’emblée, monsieur le président du Conseil est allé jusqu’à l’extrême limite de cette tactique en posant, en soulevant la question la plus redoutable, en effet,  la plus formidable. Il m’a demandé en appliquant pour son propre compte cette méthode arbitraire du plébiscite qui y réserve de poser, de formuler les questions à sa guise «Etes-vous prêt à désavouer une organisation qui prêche  l’insurrection devant l’ennemi ?» Ah ! Monsieur le Président du Conseil, que voilà une formule commode !

M. Maginot : La réponse ? [...]

M. Jaurès : Monsieur, je vous ai dit que jamais je n’ai répondu et que jamais je ne répondrai à des formules qui affectent à mon égard ou à l’égard de mes amis, un air de sommation. [...] Je ne vous permettrai pas d’user envers moi de ce procédé, qui consiste à formuler arbitrairement les questions. Mais aujourd’hui, comme hier, comme demain, je suis prêt à discuter avec vous, la grande, la redoutable question de droit historique que vous avez ici, tout à l’heure, jetée dans le débat comme un moyen suprême de diversion. «L’insurrection devant l’ennemi.» Qu’entendez-vous par là ?

Sur divers bancs à droite : C’est assez clair !

M. Jaurès : Pour ceux qui connaissent un peu les origines de la France moderne, comment, je vous prie,  qualifiez-vous la journée du 10 août [Prise des Tuileries, fin de la monarchie, etc.] d’où est sortie la Révolution républicaine ? [...]

Si le 4 septembre ne n’était pas produit, si la République n’avait pas surgi en pleine guerre sur un territoire occupé, dans Paris vers qui marchait l’envahisseur, si la République n’avait pas surgi d’une insurrection sacrée devant l’ennemi, vous, monsieur Barthou, vous ne seriez pas le ministre de la République. [...] Vous ne seriez pas ministre du tout, ou vous seriez le ministre de l’Empire. [...]

Et moi, je vous dis : «Prenez garde ! Si vous voulez essayer contre les ouvriers, contre la classe ouvrière organisée ce jeu redoutable, vous savez bien que, dans la profondeur de leur instinct, les ouvriers français les plus révolutionnaires – et précisément parce qu’ils sont révolutionnaires – sont attachés à l’indépendance de leur mouvement et, par là même, à l’indépendance de leur patrie.» Vous savez bien que, lorsqu’ils protestent, lorsqu’ils se dressent en formules, dont vous tentez d’abuser contre eux, c’est contre l’exploitation capitaliste et réactionnaire qu’ils protestent.

M. Denais : Que faites-vous de la motion que vous avez défendue au congrès international de Stuttgart en 1907 ? 

M. Jaurès : Je l’ai dit, monsieur Denais, et je vais vous le redire.

J’allais rappeler, en effet, que les prolétaires de l’Europe qui s’unissent pour dire à la fois à leurs gouvernements, à tous leurs gouvernements, que ce n’est pas sans péril pour l’ordre politique et social d’aujourd’hui qu’ils déchaîneraient le crime de la guerre, ceux-là servent la civilisation. Et maintenant vous voyez bien, par les passions mêmes que soulève la diversion faite par vous que vous voulez échapper aux responsabilités précises que vous avez nommées et que vous voulez, sous ces perquisitions, sous ces arrestations, sous ces débats, cacher les fautes que vous avez commises, vous voulez faire oublier que, dans ces événements, qui vous ont ému, c’est votre responsabilité qui est la première.

[...] Car c’est chose admirable que de voir à travers l’histoire de nos révolutions depuis un siècle, comment les conservateurs mettent en lumière, comme un scandale intolérable et inexprimable, les mots de violence échappés à la souffrance des combattants et des déshérités.

Mais, eux ! … Ah ! On parle de Marat, de L’Ami du peuple ; mais ses violences éparses et sincères, elles ne sont rien à côté des violences froides et persévérantes des journaux royalistes.

Vous avez essayé de faire disparaître la terreur blanche dans la terreur rouge et maintenant vous parlez de violences de quelques syndiqués ou de quelques socialistes, et, dans vos journaux, dans vos articles, chez ceux qui vous soutiennent, il y a contre nous, vous m’entendez, un perpétuel appel à l’assassinat !

[...]

Je reprends ce que je disais, c’est que nous assistons depuis un siècle, à toutes les époques de crise, à ce paradoxe de polémiques que quelques violences, échappées au peuple souffrant, sont exploitées contre lui, châtiées par les répressions les plus implacables, qu’elles deviennent le prétexte aux plus atroces réactions et que, d’autre part, depuis les premiers jours de la révolution jusqu’en 1848, jusqu’au temps de l’assemblée nationale, jusqu’au temps du boulangisme, jusqu’au temps de l’affaire Dreyfus, toujours les prétendus amis de l’ordre, du calme, de la sagesse ont prodigué au peuple et aux républicains les pires outrages, les pires calomnies.

C’est la même méthode qui recommence et c’est la mise en oeuvre de la diversion fondamentale que j’ai signalée tout à l’heure. Mais la manoeuvre ne réussira plus, le Parti républicain est averti, et il sait que ce que cherchent et le gouvernement et les partisans de la loi de Trois ans, qui en ont fait le pivot et le centre de leur politique, c’est de plonger dans une sorte de discrédit, c’est de couvrir de soupçons et d’injures devant le pays, de proche en proche et par une sorte de contagion de calomnies et d’outrages, les organisations ouvrières, les socialistes et tous les vrais républicains.

 
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