Déclaration d’Hélène Brion, féministe et pacifiste, au Conseil de guerre (1918)

Hélène Brion, institutrice féministe et pacifiste, fut suspendue puis emprisonnée en 1917, et condamnée en 1918 à trois ans de prison avec sursis. Elle ne pourra enseigner de nouveau que sept ans plus tard.

Son crime ? « Propagande défaitiste. » Autrement dit d’avoir été pacifiste, porte-parole du courant pacifiste qui naquit en 1915 au sein de la CGT, membre du Comité international des femmes pour la paix permanente, etc. Et d’avoir sans cesse relayé les textes et les appels que de nombreuses voix faisaient entendre pour la paix au sein des syndicats, du parti socialiste, etc., voix couvertes par les positions officielles bellicistes.

Voir aussi le texte qu’elle écrivit en 1916 : Adresse féministe au Comité pour la reprise des relations internationales

Ici, le texte de la déclaration qu’elle fit en mars 1918 lors de sa comparution devant le Conseil de guerre – texte précieux en ce qu’il éclaire notamment les liens entre féminisme et pacifisme dans ces années-là.

DÉCLARATION lue au Premier Conseil de Guerre, le 29 mars 1918 (Germinal, an 126)

Je comparais ici comme inculpée de délit politique : or je suis dépouillée de tous droits politiques.

Parce que femme, je suis classée de plano, par les lois de mon pays, inférieure de beaucoup à tous les hommes de France et des colonies. Malgré l’intelligence qui m’a été officiellement reconnue depuis peu ; malgré les brevets et diplômes qui m’avaient été octroyés longtemps avant, je ne suis pas devant la loi l’ égale d’un nègre illettré de la Guadeloupe ou de la Côte d’Ivoire. Car lui peut participer par le bulletin de vote à la direction des affaires de notre commun pays, et moi, je ne le puis pas. Je suis hors la loi.

La loi devrait être logique et ignorer mon existence, lorsqu’il s’agit de sanctions, autant qu’elle l’ignore lorsqu’il s’agit de droits. Je proteste contre son illogisme.

Je proteste contre l’application que l’on me fait des lois que je n’ai ni voulues, ni discutées. Ces lois ne sont pas, ainsi que le dit la Déclaration des Droits de l’Homme, « l’expression de la volonté générale », car la fraction numériquement la plus importante de la Nation, les femmes, n’ont été appelées à les faire, ni directement, ni par leurs représentants.

Cette loi, que je récuse, me reproche d’avoir tenu des propos de nature à affaiblir le moral des populations. Je proteste avec plus de force encore, et je nie ! Ma propagande, discrète et nuancée, a toujours eté un appel constant à la raison, au pouvoir de réflexion, au bon sens dont chaque humain a une part, si petite soit-elle.

Il est certainement imprudent d’éveiller un somnambule qui marche sur le faîte d’un toit pour le faire réfléchir au danger de sa situation ; mais je n’ai jamais pu assimiler mon pays à un somnambule. Je l’aime trop profondément pour ne pas lui reconnaître le droit absolu à la Vérité. La Vérité est la manne des forts ; elle seule est digne d’un grand peuple.

Je rappelle, d’ailleurs, pour la forme ! – que ma propagande n’a jamais été à l’encontre de la défense nationale et n’a jamais réclamé une paix à tout prix ; j’ai toujours dit, au contraire, qu’il n’y avait qu’un devoir, un seul, sous deux formes,

pour ceux de l’avant : tenir ;
pour ceux de l’arrière : réfléchir.

Cette action éducative, je l’ai surtout exercée dans le sens féministe, car je suis surtout et avant tout féministe ; tous ceux qui me connaissent peuvent l’attester. Et c’est par féminisme que je suis ennemie de la guerre.

L’accusation prétend que sous prétexte de féminisme je faisais du pacifisme. Elle déforme ma propagande pour les besoins de la cause ! J’affirme que c’est le contraire, et il m’est aisé de le prouver ! J’affirme que depuis des années avant la guerre, je faisais du féminisme militant, que j’ai simplement continué depuis la guerre, et que jamais je n’ai fait une réflexion sur les maux de l’heure actuelle, sans ajouter que, si les femmes avaient voix au chapitre pour les questions sociales, les choses se passeraient différemment. Je fais appel ici aux témoignages de tous ceux qui militent avec moi.

Quel que soit l’angle sous lequel j’ai envisagé la guerre actuelle, soit que j’ai cru à la possibilité d’une victoire foudroyante sur nos ennemis, soit que je n’ai plus vu la possibilité que d’une victoire d’usure, exigeant encore des années de luttes, j’ai vu surtout du point de vue féministe et en féministe. La lecture de tous mes articles, depuis le début de la guerre, aurait suffi à en convaincre quiconque aurait pris la peine de les lire ; mais nul n’a pris cette peine, et on préfère me poursuivre sur des phrases et des brochures que l’on sait pertinemment ne pas être mon oeuvre. On veut voir en moi, non la féministe acharnée que je suis, qui se servait au jour le jour, dans un but féministe, des leçons de choses qu’offre la guerre, comme elle se servait dans le même but des moindres faits divers de la paix, mais une sorte de pacifiste honteuse qui, sous de vague prétexte d’un fallacieux féministe, circonvenait les âmes innocentes pour les empoisonner de doctrines pernicieuses. Pour ceux qui me connaissent, c’est purement ridicule !

Je n’ai jamais fait de pacifisme militant avant la guerre et ne faisait partie d’aucune association pacifiste alors que j’étais, depuis des années, militante des associations féministes. Suffrage des Femmes ; Union Fraternelle des Femmes, Fédération Féministe Universitaire, Ligue pour le Droit des Femmes, Union Française pour le Suffrage des Femmes, Ligue Nationale du Vote, etc .

En 1908, en 1910, en 1912, j’ai soutenu les campagnes, électorales féministes de Jeanne Laloë, Hubertine Auclert, Renée, Mortier et Madeleine Pelletier.

En 1914, j’ai pris part aux demandes d’inscription dans le VIe, fait de la propagande dans Pantin et ailleurs, pour le vote blanc du Journal, participé à la manifestation Condorcet, collé moi-même, dans Pantin et le Pré-Saint-Gervais, près de deux cents affiches de l’Union Française pour le Suffrage des Femmes, tant pour mon compte personnel que pour le compte d’une collègue, qui s’en était chargée, mais n’osait le faire elle-même et ne trouvait, en période électorale, aucun colleur d’affiche à un prix raisonnable ! – Cette femme est une des deux qui prétendent, en ce moment, que mon féminisme n’est qu’une façade pour dissimuler le pacifisme !

Non ! 1. Je ne dissimule rien et 2. Mon féminisme est vieux de vingt ans, et mon pacifisme date seulement de la guerre, à l’ inverse de beaucoup d’autres, qui se sont éteints à la date du 4 août 1914 – ou quelques jours avant.

Avant la guerre, la seule propagande pacifiste que je reconnais avoir faite, a été de répandre et faire lire le plus possible le livre « Bas les Armes !» de la baronne Bertha von Sutner, prix Nobel pour la Paix en 1905. Et c’est uniquement parce que c’était un livre de femme !

Depuis la guerre, je n’ai cessé d’être en lutte, même et surtout avec mes plus proches camarades pacifistes – ceux qui ont rédigé les brochures que vous me reprochez ! – à cause de leur manque de féminisme. Il y a de cela des preuves écrites, dans la brochure « La Voie Féministe », qui est mon oeuvre propre, l’ expression de ma pensée à moi et qui, cependant, n’a pas été lue ; ni d’ailleurs aucun de mes écrits sur la paix – par vous, Messieurs, qui cependant vous apprêtez à juger ma propagande pour la paix !

Je suis ennemie de la guerre, parce que féministe. La guerre est le triomphe de la force brutale ; le féministe ne peut triompher que par la force morale et la valeur intellectuelle ; il y a antinomie absolue entre les deux. Je ne pense pas que dans la société primitive, la force de la femme, ni sa valeur, étaient inférieures à celles de l’homme ; mais il est certain que dans la société actuelle, la possibilité de la guerre a établi une échelle de valeurs toutes factices, au détriment de la femme.

A cette dernière, on a retiré le droit imprescriptible et sacré qu’a tout individu, de se défendre lorsqu il est attaqué. On en a fait par définition et on en fait par l’éducation – un être faible, docile, insignifiant, dont toute la vie devra être protégée et dirigée.

Loin qu’elle puisse, comme cela se voit dans le reste de la création, défendre ses petits, on lui dénie le droit de se défendre elle-même. Matériellement, on lui refuse l’éducation physique, les sports, l’exercice de ce qu’on appelle : le noble métier des armes. Politiquement, on lui refuse le droit de vote, «clef de voûte, disait Gambetta, de tous les autres droits», ce droit de vote, grâce auquel elle pourrait intervenir dans sa propre destinée, et avoir au moins la ressource de pouvoir tenter quelque chose contre ces épouvantables conflits, où elle se trouve précipitée, elle et ses enfants, comme une pauvre machine inconsciente et impuissante.

« On éloigne, a écrit Michelet, on éloigne les femmes de la vie publique ; on oublie trop que, vraiment, elles y ont plus droit que personne. Elles y mettent un enjeu bien autre que nous ; l’homme n’y joue que sa vie, et la femme y met son enfant. Elle est bien plus intéressée à s’informer, à prévoir. Dans la vie solitaire et sédentaire que mènent la plupart des femmes, elles suivent de leurs rêveries inquiètes les crises de la patrie, les mouvements des armées. Vous croyez-celle-ci au foyer ? Non ; elle est en Algérie, elle participe aux privations, aux marches de nos jeunes soldats en Afrique ; elle souffre et combat avec eux. » (Michelet, Histoire de la Révolution Française, 1847).

Dans le système d’appréciation des valeurs que la guerre rend inévitable, l’homme seul compte. C’est lui la valeur, le futur soldat. Il peut être lâche moralement, débile physiquement, il est quand même intitulé le «défenseur», le «protecteur né», le Maître et soigné comme tel. On s’occupe de son développement physique; on néglige celui de la femme. On lui inculque l’Idée de sa valeur propre, de la grandeur de son rôle social et, inversement, on donne à la femme la suggestion de la reconnaissance, de l’humilité qu’elle doit avoir devant ce protecteur qu’on lui impose sans qu’elle l’ait demandé, et qui est souvent, dans la vie civile, son pire adversaire.

La guerre, telle que nous la voyons actuellement sévir, est la résultante inévitable de l’organisation de cette société masculiniste si étrangement construite, société où une infime fraction seulement des nations est arrivée à la conception des Droits de l’Homme – le mot Homme étant pris dans le sens étroit d’individu masculin – société où aucune nation encore n’est arrivée en son entier à la conception – et encore bien moins à la proclamation – des Droits de l’Homme, au sens large du mot, des Droits de l’être humain, homme ou femme, société toute basée sur le mensonge, et dont Jean Finot a pu écrire :

«Toute la vie publique, fondée et entretenue par l’homme, est basée sur le mensonge…

La paix armée, cette invention suprême des hommes, n’est en réalité qu’un mensonge gigantesque, qui s’infiltre dans toutes les consciences…

De partout, sortent des miasmes de mensonges, qui corrompent l’atmosphère dans laquelle nous vivons… Rien ne sera épargné, pas même le patriotisme devenu l’objet d’un commerce odieux. Tout le monde en trafique, y compris surtout ceux qui l’affichent le plus et s’en attribuent le monopole. Et tout cela, c’est l’oeuvre de l’homme, créée par l’homme… au profit de l’homme. » Jean Finot (Préjugés et Problèmes des Sexes, 1913).

Toute cette accumulation de mensonges sociaux, dont la femme est innocente et victime au premier chef, aboutit finalement au mensonge suprême de la guerre, à ce que Normann Angell a appelé : la « Grande Illusion ».

Et pour vous souligner à quel point ce mensonge est réel, et comme il se retrouve pareil dans toutes les convulsions de l’histoire du monde, telle que vous la faites, vous autres, hommes, écoutez ceci : «Nous ne faisons pas la guerre à l’Allemagne, dont nous respectons l’indépendance. Nous faisons des voeux pour que les peuples qui composent la grande nationalité germanique disposent librement de leurs destinées. Quant à nous, nous réclamons l’établissement d’un état de choses qui garantisse notre sécurité et assure l’avenir. Nous voulons conquérir une paix durable, basée sur les vrais intérêts des peuples, et faire cesser cet état précaire, où toutes les nations emploient leurs ressources à s’armer les unes contre les autres !»

Ces sages paroles, qui semblent tirées d’un discours,de Wilson, Lloyd George ou Lansdowne ! sont copiées de l’Officiel de juillet 1870 ; elles sont signées de Napoléon III, empereur des Français, et extraits d’une proclamation à ces mêmes Françaises, pour leur expliquer la nécessité de la guerre…

Et à côté de ce mensonge masculin, écoutez le bon sens féminin, qui s’affirme dans ces paroles de George Sand :

« Ce mot de paix honorable, qui est dans toutes les bouches, est comme dans toutes les circonstances où un mot prend le dessus sur les idées, celui qui a le moins de sens. Nous ne pouvons pas faire une paix qui nous déshonore après une guerre d’extermination, acceptée si courageusement depuis cinq mois. » George Sand (Lettres, janvier 1871).

Je reprends la phrase, et avec combien plus de force ! Je dis : « Non, nous ne pouvons pas faire une paix qui nous déshonore après la gigantesque lutte si courageusement menée depuis 44 mois ! Non, la paix ne nous déshonorera pas ! Mais ce qui nous déshonore, ce qui est une honte sans nom pour l’humanité masculine tout entière, c’est la continuation impie du massacre, sans qu’une parole de raison ose se faire entendre, qui conseille de le cesser.

Une parole ? si ; des paroles de raison ont été dites. Le président Wilson a su trouver, à plusieurs reprises, des paroles ouvrant un espoir à la paix. Il a su, d’autre part, dire au malheureux peuple russe, et à ceux qui ont assumé la grande et difficile tâche de le diriger en ce moment, les paroles d’admiration et de douloureuse sympathie, que lui seul pouvait prononcer, parce qu’il n’a pas de censure à craindre, mais que des milliers d’êtres formulent en eux-mêmes. Il a donné là une belle leçon d’intelligence et de courage à tout le vieux monde. Et il me donne à moi, en ce moment, l’occasion de vous souligner, Messieurs, que le seul grand pays du monde, où les femmes aient le droit de vote politique, et encore pas dans toutes ses parties, est bien réellement celui qui tient la tête de la vraie civilisation.

Je me rappelle, avec fierté, qu’en 1912, les suffragettes d’Amérique ayant à leur tête Miss Abbie Wibbert, âgée alors de 75 ans, firent une campagne acharnée pour l’élection à la présidence de Wodrow Wilson, dont l’attitude en ce moment honore le monde.

Et cela seul peut me consoler de voir mon pays, jusqu’à présent la terre classique des généreux enthousiasmes et des belles initiatives distancé cette fois dans la voie du Bien et de la Raison !

Je suis obligée de constater également et de vous souligner, que le seul pays du monde où des hommes d’Etat se soient prononcés publiquement dans le sens de Wilson est l’Angleterre, où les femmes ont une part si active dans la vie politique, et où 8.000.000 d’entre elles viennent – en pleine guerre ! – d’obtenir le droit de vote.

La dignité de l’Angleterre, la force combative des Etats-Unis sont-elles affaiblies par cette attitude de leurs hommes d’Etat ? Loin de là ! Et nous ne pouvons que regretter que notre Gouvernement ne se soit pas encore inspiré du mot de Victor Hugo: «Au XXe siècle, la France déclarera la paix au monde !»

Pour nous, féministes, cela s’explique par la faillite d’une précédente prédiction du poète. Il avait dit, en 1853, lors de l’enterrement de Louise Julien : « Le XVIIIe siècle a proclamé les Droits de l’Homme ; le XIXe proclamera le Droit de la Femme. »

Or, le XIXe siècle a négligé de proclamer les Droits de la Femme, et la France du XXe ne s’est pas trouvée à la hauteur de la tâche qui, historiquement, lui revenait.

***

Vous autres, hommes qui gouvernez seuls le monde – Vous voulez faire trop et trop bien. – Le mieux est l’ennemi du bien.

Vous voulez éviter à nos enfants les horreurs d’une guerre future ; louable sentiment ! Je dis que, dès maintenant, dès que sera terminée l’atroce bataille qui se déroule, à moins de 100 kilomètres de nous, votre but est atteint, et que vous pourrez parler de paix ! En 1870, deux nations d’Europe se sont battues, deux seulement, et six mois à peine ; le résultat a été si épouvantable, que l’Europe entière, terrifiée et épuisée, a été plus de quarante ans avant d’oser et de pouvoir recommencer. Calculez que nous luttons, en ce moment, non pas depuis six mois, mais depuis 44 mois pleins, d’une lutte fantastique, formidable, où sont aux prises, non pas deux nations seulement, mais plus de vingt, qui sont l’élite du monde, dit civilisé, que toute la race blanche ou presque est dans la mêlée, que la race jaune et la race noire y ont été entrainées à sa suite, et dites-vous, je vous en prie, que dès maintenant votre but est atteint ! car I’épuisement du monde est tel, que plus de cent ans de paix nous seraient assurés dès maintenant, si la guerre finissait ce soir !

La tranquillité future de nos enfants et petits-enfants est assurée. Songez à leur assurer le bonheur présent et la santé à venir ! Songez au moyen de leur rendre le pain à discrétion, et le sucre et le chocolat du goûter ! Calculez-vous les répercussions que leurs privations actuelles peuvent avoir sur ce bonheur que vous prétendez assurer en continuant à vous battre et à les faire vivre dans cette atmosphère à tous points de vue malsaine pour eux ?

Vous voulez rendre la liberté aux peuples asservis, vous voulez, malgré eux, appeler à la liberté, des gens qui ne paraissent pas mûrs pour la comprendre comme vous l’entendez et vous ne remarquez pas que, dans ce combat que vous menez pour la liberté chacun perd de plus en plus les bribes qu’il en possédait ; depuis les libertés matérielles de manger à sa guise et de voyager à son gré, jusqu’aux libertés intellectuelles d’écrire, de parler, de se réunir, de penser même, et surtout possibilité de penser juste, tout cela disparaît peu à peu, parce que cela est Incompatible avec l’état de guerre.

Prenez garde ! Le monde descend une pente qui sera dure à remonter !

Je l’ai toujours dit, partout écrit depuis le début de la guerre: «Si vous n’appelez pas les femmes à votre secours, la pente ne sera pas remontée, et le monde nouveau que vous prétendez instaurer sera aussi injuste et aussi chaotique que celui d’avant-guerre !»

Je n’en donne qu’un exemple.

Lorsque les plus compréhensifs d’entre vous, ceux qui veulent que la raison aide le canon à remporter la victoire, abordent par exemple la question de l’Alsace-Lorraine, ils admettent l’idée d’un référendum parmi sa population. Mais, qui d’entre eux songe à indiquer que les femmes devront avoir voix au chapitre, lors de ce référendum ? Personne ! – Et, cependant !…

Si les peuples, vaincus et dispersés par la force, si l’Alsace-Lorraine, si la Pologne ont gardé, malgré le joug étranger leur âme particulière, n’est-ce pas surtout grâce à l’énergie des femmes, des mères, premières et toutes puissantes éducatrices, acharnées à défendre le foyer et inculquant, dès le berceau, à l’enfant, l’amour d’une langue, d’une patrie, d’une race ? Ne le pensez-vous pas ? Et trouvez-vous naturel que Colette Baudoche (nde : personnage d’un roman de Maurice Barrès paru en 1909) même, soit obligée de s’abstenir sur la question ?

***

Ce qui m’épouvante, dans la guerre, plus encore que les morts et les ruines qu’elle accumule, plus encore, infiniment plus que les malheurs matériels, c’est l’abaissement intellectuel et moral qu’elle entraîne. Or, tout ce qui abaisse le niveau moral, contribue à l’asservissement de la femme.

Il y a un chapitre spécial de la morale, dont on parle aux jeunes conscrits, sous le nom d’hygiène ; j’y voudrais faire allusion ici. J’ai appris par les journaux, l’arrivée sur le territoire de mon pays – pour me défendre en tant que Française – d’hommes venant un peu de tous les pays du monde, et représentant toutes les races. Je sais qu’on a veillé avec grand soin au confort et à l’hygiène de leur installation. Et je ne puis m’empêcher de penser qu’il est certaines maisons, vous comprenez lesquelles, qu’on est presque assuré de rencontrer toujours dans les villes de garnisons, parce que sans doute leur installation fait partie du confort et de l’hygiène du soldat…

Oh ! je sais qu’il est de mauvais ton de parler de ces choses. Votre morale, la morale faite par vous, à votre profit a décrété que le mal, le mauvais ton n’était pas de les faire mais d’en parler, de laisser voir, surtout lorsqu’on est femme, qu’on sait leur existence et qu’on y pense. Je le sais, mais je suis femme d’abord et féministe. Je ne puis m’empêcher d’être plus humiliée, comme femme, lorsque je pense à ces choses que je ne suis fière comme Française. – Je ne puis m empêcher de penser que, si le sort des armes avait voulu que nous envahissions quelque pays ennemi que ce soit, les femmes de ce pays auraient été traitées, par nos sauvages alliés, exactement comme les femmes des pays envahis l’ont été par la soldatesque allemande en cette guerre, comme les femmes chinoises l’ont été par la soldatesque européenne de tous les pays, lors de la prise de Pékin.

J’évoque ici M. Clemenceau lui-même, qui a dit de si excellentes choses contre la prostitution, et je lui demande s’il ne peut pas trouver naturel que des femmes, ayant lu ses fortes paroles, les reprennent à leur compte et se dressent contre une guerre, qui renforce d’incalculable façon ce mal social ?

Oui, la guerre abaisse le niveau moral et débride les passions. Et elle abaisse aussi le niveau intellectuel. L’esprit cesse de travailler sur des sujets dignes de lui ; l’intelligence, la force créatrice, ne s’applique plus qu’à des oeuvres de meurtre et de destruction : balle dum-dum, dreadnougts, sous-marins, supersous-marins, gaz asphyxiants, zeppelins, superzeppelins, tanks, gothas, etc.

Je ne puis croire que ce soit pour cela que l’intelligence a été donnée à l’homme, mais je constate que le courant actuel est là, rien que là. Et les journaux qui font l’opinion vulgaire, couvrent de ridicule les savants qui osent penser et parler d’autre chose. Il y a quelque temps, l’OEuvre, raillait avec amertume les paisibles savants de l’Académie, qui avaient écouté longuement, et en ayant l’air de s’y intéresser, une docte cormnunjcation sur la probabilité d’habitation de la planète Mars. Pour le journaliste, c’était là presque un crime de lèse-patrie, mais il m’apparaît, à moi, simple femme, que les vieillards qui raisonnaient là-dessus étaient des sages et témoignaient de plus de tact et de dignité que les énergumènes de l’arrière qui, du fonds de leur fauteuil, poussent énergiquement les autres à une guerre, dont ils évitent pour eux-mêmes tous les périls.

Quant à l’abaissement des âmes, à la faillite, au ridicule de la bonté, je cède la parole au Pape.

Croix du 11 mars (Vérité du 12).

Lettre du Pape à M. Geoffroy de Grand’Maison.

«Les maux qui résultent de la guerre actuelle ne se limitent pas à la dévastation des campagnes, à la destruction de villes florissantes, pas même aux morts violentes et aux blessures. Il y a d’autres maux encore, d’une autre espèce et d’un caractère très grave. Au milieu de tels malheurs, la charité mutuelle a disparu de beaucoup d’âmes, dans lesquelles est presque effacé le nouveau précepte apporté par l’Evangile et qui nous oblige à aimer même nos ennemis. D’aucuns ont été si loin dans cette voie, qu’ils en sont venus à mesurer l’amour dû à la patrie, à la haine de ceux avec qui la patrie est en guerre… Les passions de conquête et de domination, qui ont engendré la guerre, aggravées par sa cruauté et

sa longue durée, ont pour résultat d’enlever toute mesure aux rancunes, aux haines, aux désirs de vengeance. Vous n’accomplirez aucun effort plus utile à votre patrie, continue le Pape, que si, par l’enseignement, la persuasion, l’exhortation, vous amenez à profiter plus largement des bienfaits de la paix future, les hommes, ramenés alors à n’avoir qu’un coeur et qu’une âme !

Benoît, Pape. »

Messieurs, je n’ai pas fait autre chose ! J’ai suivi longtemps, avant qu’il ne songe à les donner, les conseils du Pape, pour le hien de mon pays, de l’humanité tout entière et du féminisme. Ma propagande a été toute de raison, jamais d’appel à la violence ! Et je fais appel ici au témoignage de ceux qui me connaissent et de ceux qui me lisent ! Je fais appel au témoignage, non de celle qui dans son zèle à me charger a fait des déclarations qu ‘ell e a été obligée de rétracter elle-même

en partie, non de celle qui a été obligée de reconnaître que je ne lui avais parlé directement qu’une fois, et qui en est réduite pour me charger à rapporter des propos qu’elle a surpris entre deux portes et à échafauder des suppositions sur mes actes ; non ! Je fais appel à celles et a ceux qui me connaissent ici depuis 10, 15, 20 ans et plus, et surtout depuis la guerre, à ceux qui m’ont vu presque chaque jour militer à côté d’eux, qui ont pu contrôler et suivre ma propagande, soit qu’ils la combattent, soit qu’ils l’approuvent. De ceux-là, je ne crains pas de démenti ! Ils savent en eux-mêmes que si j’ai toujours été adversaire acharnée, je suis loyale, et que si j’ai toujours défendu jusqu’au bout mon point de vue – envers et contre tous – je puis le dire et je continuerai ! – je n’ai jamais eu, le moins du monde, l’idée d’appuyer mon bon droit de coups de poings ou même d’ injures ! La violence me répugne, je ne l’al jamais exercée ni conseillée. C’est pour mettre fin à son règne, en ce monde, que j’ai fait, toujours et en toutes circonstances, appel aux femmes et commenté cent fois, dans mes écrits ou mes paroles, le mot de Victor Considérant :

« Le jour où les femmes seront initiées aux questions sociales, les révolutions ne se feront plus à coups de fusils.»

Hélène Brion.

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couv-brion-flamantOctobre 2018 : une biographie d’Hélène Brion manquait : elle vient enfin de paraître ! Ecrite par Daniel Flamant.

Plus d’informations sur le site de l’éditeur, les éditions Raison et Passions.

Hélène_Brion

 

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Une réponse à Déclaration d’Hélène Brion, féministe et pacifiste, au Conseil de guerre (1918)

  1. Tant qu’il y aura des guerres, ce sera d’actualité !

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