Contre la guerre : l’arbitrage ou la révolution ! (1907)

Août 1907. Congrès de l’Internationale socialiste à Stuttgart. Septembre 1907, à Paris : Jaurès profite d’un meeting pour expliquer les décisions de l’Internationale. Et notamment le recours à l’arbitrage international… ou à la révolution.

[La première partie de ce discours est publiée sur cette page : Le prolétariat contre la guerre. Et des pages de 1911, extraites de l'Armée nouvelle, revenant sur les mêmes sujets, sont publiées ici... ]

Un discours qui se termine par une puissante invite au peuple : Il est trop commode de maudire la patrie. Il faut la conquérir.

Longtemps, le socialisme a tenu en défiance l’arbitrage international. Il avait ses raisons. Quand on a vu l’arbitrage et le désarmement proposés à la Conférence de la Haye par le tsar à la veille de la guerre contre le Japon et du massacre des ouvriers russes ; quand on voit combien de temps les plénipotentiaires réunis à la Haye emploient à ne pas aboutir et quand on constate que pendant qu’ils délibèrent au nom des Gouvernements sur les moyens d’assurer la paix, les obus pleuvent sur Casablanca ; que la flotte américaine passe de l’Atlantique dans le Pacifique, comme pour menacer le Japon ; quand les travailleurs voient tout cela, ils ont bien le droit de ne pas témoigner à l’arbitrage international, auquel s’essaie la bourgeoisie, un enthousiasme immodéré. [...]

Pourtant, citoyens, pourquoi donc les diplomates, pourquoi les délégués des gouvernements et les gouvernements eux-mêmes éprouvent-ils le besoin de donner au monde tous les trois ans cette représentation de la paix ? Si c’est un jeu, c’est un jeu dangereux pour les gouvernants ; car, à force de jouer sur un théâtre aussi en vue la comédie de la paix, ils donnent envie aux peuples de monter un peu eux-mêmes sur le théâtre pour jouer, eux aussi, la même pièce, mais plus sérieusement. [...]

C’est, citoyens, ce qui est arrivé à Stuttgart. Les socialistes se sont dit : Si les gouvernants se croient obligés de monter périodiquement et de jouer la pièce de l’arbitrage, c’est parce qu’ils savent que les peuples veulent la paix ; que les prolétaires de tous les pays commencent à s’organiser pour la demander d’abord, pour l’imposer ensuite. Et les gouvernants se sont dit qu’il valait mieux qu’ils se hâtent de fabriquer une bonne petite paix à leur façon… qui permettrait un certain nombre de guerres, pour dispenser le prolétariat de créer fortement la réalité de la paix. Mais les prolétaires se sont dit : C’est là malgré tout un premier effet de notre action, un premier signe de notre puissance. Si le moraliste a dit que l’hypocrisie était un hommage rendu par le vice à la vertu, l’hypocrisie de la paix gouvernementale est un hommage à la volonté profonde de paix qui est dans la classe ouvrière internationale.

Alors, l’habileté élémentaire, le devoir élémentaire des travailleurs de tous les pays, c’est de prendre au mot les diplomates et les gouvernements. Messieurs les ministres, messieurs les gouvernants, messieurs les diplomates chamarrés d’or et revêtus de belles intentions, si vous voulez l’arbitrage international, nous aussi. Mais nous en voulons la vérité et nous allons prendre dans notre forte main de prolétaires la cause que vous servez si mal et que vous trahissez en prétendant la servir. Désormais, vous ne pourrez plus, vous gouvernants, nous dire à nous socialistes qui vous proposerons la paix entre les peuples, que c’est une chimère, que c’est une utopie, puisque vous étudiez en ce moment à La Haye des règlements d’arbitrage obligatoire.

Eh bien, nous vous faisons l’honneur de vous croire. Oui, l’arbitrage international est possible, oui, la paix du monde est possible. Mais comme vous les gouvernants, vous êtes trop débiles pour l’établir, comme vous êtes sollicités entre le prolétariat qui veut la paix et des groupes de capitalistes qui ont intérêt à la guerre ce que vous ne pouvez pas faire, nous le faisons et nous vous signifions dès maintenant que c’est par la volonté de l’Internationale, que c’est par la volonté des ouvriers de tous les pays lassés de payer de leur sang vos rêves et vos crimes, que l’arbitrage international va s’établir.

Quand un litige commencera, nous dirons aux gouvernants : Entendez-vous par vos diplomates. Si vos diplomates n’y réussissent pas, allez devant les arbitres que vous avez désignés vous-mêmes, inclinez-vous devant eux ; pas de guerre, pas de sang versé : l’arbitrage de l’humanité, l’arbitrage de la raison. Et si vous ne le voulez pas, eh bien, vous êtes un gouvernement de scélérats, un gouvernement de bandits, un gouvernement de meurtriers. Et le devoir des prolétaires, c’est de se soulever contre vous, c’est de prendre, c’est de garder les fusils que vous leur mettez en mains, mais non pas… [Jaurès est interrompu par les applaudissements...]

[Dans le compte-rendu effrayé que le journal La Croix publie au lendemain du meeting, on trouve une phrase entière : «Le devoir des prolétaires, si la guerre leur est imposée contre leur volonté, est de retenir le fusil qui leur est confié, non pas pour abattre leurs frères de l'autre côté de la frontière, mais pour abattre révolutionnairement les gouvernements de crime.» Le journaliste ajoute qu'après ces propos "le scandale sera immense..." JP.]

Je dis qu’alors, avec cette règle, avec cette sommation d’arbitrage obligatoire que vient de formuler l’internationale réunie à Stuttgart, toutes les questions se simplifient. Il n’est plus nécessaire de rechercher dans la complication des événements et le mystère des gouvernements, quel est le gouvernement qui attaque, quel est le gouvernement qui est attaqué. L’agresseur, l’ennemi de la civilisation, l’ennemi du Prolétariat, ce sera le gouvernement qui refusera l’arbitrage et qui, en refusant l’arbitrage, acculera les hommes à des conflits sanglants. Et alors, l’Internationale vous dit que le droit, que le devoir des prolétaires, c’est de ne pas gaspiller leur énergie au service d’un gouvernement de crime, c’est de retenir le fusil dont les Gouvernements d’aventure auront armé le peuple et de s’en servir, non pas pour aller fusiller de l’autre côté de la frontière des ouvriers, des prolétaires, mais pour abattre révolutionnairement le gouvernement de crime. 

Et qui pourra alors dans le pays s’insurger contre ce mouvement révolutionnaire ? Si nous dénonçons, si nous attaquons révolutionnairement le Gouvernement coupable de ne pas avoir accepté l’arbitrage, de n’avoir pas voulu aller à la Haye, que pourront nous dire les excellents conservateurs qui nous calomnient et les délicieux radicaux qui nous outragent ? 

Aux conservateurs, nous dirons :  Qui donc a envoyé à la Haye des plénipotentiaires pour négocier au nom de la France un arbitrage international ? Et quelle figure feront [ces plénipotentiaires], de retour de la Haye, si, après avoir essayé là-bas de faire accepter par les puissances l’arbitrage obligatoire, ils voient le peuple ouvrier de France tout entier se lever pour en faire une vérité ? C’est une révolution qui sortira non seulement du cœur du prolétariat révolté à la seule pensée de la guerre où on veut l’entraîner contre d’autres prolétaires ; cette révolution jaillira aussi de la conscience même du pays. Et alors le Prolétariat soulevé, usant de ses armes, non plus pour le crime, mais pour le salut et l’affranchissement, instituera un gouvernement populaire. Et ce gouvernement dira aux agresseurs massés à la frontière ou qui auront essayé de la franchir : «Vous voulez la paix ? Allons devant les arbitres». Et ce sera l’apaisement par la République sociale.  Ou s’ils ne le veulent pas, s’ils continuent alors à mobiliser leurs bataillons, ce sera pour écraser le prolétariat et le prolétariat se défendra lui-même en défendant la patrie de la Révolution. 

C’est cette politique d’action, sous des formes diverses mais toujours vigoureuses, que conseille la résolution de Stuttgart et vous voyez comme cette doctrine internationale est conséquente, comme elle est logique, comme elle est claire, comme elle est bien liée. Et pour que l’effort des prolétaires d’un pays soit secondé par l’effort des prolétaires des autres pays, l’Internationale a proclamé à Stuttgart que tous les prolétaires, que toutes les nations devaient développer le maximum d’efforts pour empêcher les guerres ou pour en châtier révolutionnairement les auteurs. Et il a chargé le Bureau Socialiste International, où siègent des délégués de tous les partis nationaux, de stimuler et de coordonner l’effort de tous les prolétaires, afin que ce ne soit pas un seul peuple, mais tous les peuples que leurs gouvernements veulent engager dans le conflit qui se soulèvent à la fois d’un effort concerté, d’un effort passionné, pour que la guerre soit prise entre deux feux.  [...]

Citoyens, la force me manque pour entrer aujourd’hui dans l’examen précis des applications que nous devons faire ici, en France, dès maintenant, des règles d’action internationale posées à Stuttgart. J’y reviendrai avec vous. Il ne faut pas que les réunions soient des parades, mais des entrevues périodiques où nous arrêterons le plan de notre action.  [...]

Tout à l’heure, des interrupteurs me disaient : Parlez-nous du Maroc. Eh ! que voulez-vous que je vous en dise, sinon que, malgré nos efforts, nous ne parviendrons pas à empêcher les flibustiers de faire leur coup. Pourquoi ? Parce que, derrière notre force parlementaire, il n’y a qu’un embryon de force ouvrière. 

Ah ! si avec votre idéalisme révolutionnaire, si avec votre force d’élan, au lieu d’être comme vous en France 500,000 syndiqués sur 5 ou 6 millions de prolétaires, adhérents à la Confédération générale du Travail, si vous étiez comme les Syndicats allemands qui en quelques années, ont dépassé le premier million : si vous étiez comme ces Trade-Unions anglais dont le Congrès, réuni en ce moment-ci, représente exactement 1,700,000 ouvriers cotisants; si vous aviez cette force du nombre, avec votre passion, avec votre élan, il n’y a pas de Gouvernement, qu’il fût soutenu par le Matin, le Temps, les Débats, les autres journaux, qui pourrait faire avaler a ce pays une expédition coloniale dont il ne veut pas.

La première leçon de Stuttgart, c’est que, pour être capables de remplir le mandat que l’Internationale a donné à tous, il faut que nous nous organisions, il faut que nous développions, que nous accroissions nos forces. Nous le pourrons ; je sais que déjà à Paris, depuis quelques années, des corporations qui s’organisent ; je sais que le Bâtiment est beaucoup mieux organisé qu’il ne l’était il y a trois ans ; il dépend de vous de devenir véritablement une force. Et, en vérité, il est trop commode de maudire la patrie. Ce sont des mots. Il vaut mieux la conquérir. Il dépend de vous qu’elle soit à vous. Pourquoi est-elle la patrie des bourgeois ? Parce que vous êtes divisés, parce que vous êtes inertes. Vous êtes le nombre. Si vous aviez en même temps l’organisation et la volonté, vous socialiseriez la patrie, vous la feriez vôtre, vous en feriez le domaine, la chose du prolétariat. C’est cela que l’Internationale vous demande, c’est à ce but que nous irons avec nos camarades de tous les pays. 

Stuttgart

Jaurès à Stuttgart, en 1907.

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