Contre la guerre, que peuvent les peuples ? (1911)

1911. Dans son ouvrage l’Armée Nouvelle, Jaurès propose une complète réorganisation de l’armée. Pour la moderniser, pour en faire une armée de défense, et pour en faire une armée vraiment populaire (afin notamment qu’elle ne puisse plus être utilisée comme elle l’était alors pour mater les grèves, etc.).

Ce grand livre est aussi pour lui l’occasion de revenir sur la manière dont l’arbitrage international et les peuples peuvent lutter pour la paix, contre les diplomates, financiers et autres maquignons de la patrie qui provoquent les guerres – voici quelques extraits sur ce sujet-là [ce passage suit de peu celui consacré à "la patrie, les patries : de la guerre à la fédération"]

Rappelons qu’en 1907, lorsque Jaurès avait expliqué aux militants socialistes parisiens (cf. cette page) les résolutions prises par l’Internationale Socialiste au Congrès de Stuttgart (en bref : si un gouvernement refuse la paix, refuse l’arbitrage, alors le peuple qui ne veut pas la guerre doit renverser ledit gouvernement, et par les armes s’il le faut), une campagne très violente avait été menée contre Jaurès, accusé de trahir la France et de la livrer à l’Allemagne.

Diplomates, financiers, etc. : ceux qui allument les guerres…

Voilà pourquoi, en tous ses congrès, l’Internationale ouvrière et socialiste rappelle aux prolétaires de tous les pays le double devoir indivisible de maintenir la paix, par tous les moyens dont ils disposent, et de sauvegarder l’indépendance de toutes les nations. Oui, maintenir la paix par tous les moyens d’action du prolétariat, même par la grève générale internationale, même par la révolution.

Combien de malentendus volontaires ou involontaires, combien de méprises et de calomnies les adversaires du socialisme ont accumulés sur cet objet ! Ils oublient, ils affectent d’oublier que même dans les pays démocratiques la guerre peut être déchaînée sans le consentement du peuple, à son insu, contre sa volonté ! Ils oublient que dans le mystère où s’enveloppent encore les diplomaties, la politique extérieure échappe trop souvent au contrôle des nations, qu’une imprudence, une fatuité, une provocation imbécile ou la convoitise scélérate de quelques groupes financiers peuvent déchaîner des conflits soudains ; qu’il dépend encore d’une minorité, d’une coterie infime, d’un homme systématique et infatué, d’engager la nation, de créer de l’irréparable, et que la guerre et la paix se meuvent encore hors de la loi de démocratie.

Dans l’évolution intérieure, il y a aussi des surprises, des attentats, mais dont les effets peuvent être combattus et limités. Quand des fous ou des criminels ont allumé la guerre, comment le peuple peut-il circonscrire ou étouffer l’incendie ? Les vastes combinaisons personnelles de M. Hanotaux ont conduit la France au seuil d’une guerre avec l’Angleterre. Les vastes combinaisons personnelles de M. Delcassé ont conduit la France au seuil d’une guerre avec l’Allemagne. Les conflits obscurs des coteries dans la chancellerie allemande se répercutaient dans toute la politique européenne, et selon que l’emportait le groupe Holstein ou le groupe Eulenbourg, les chances de guerre s’accroissaient ou diminuaient. C’est dans de sombres coulisses de finance que s’est agité à certaines heures le conflit marocain. L’antagonisme des financiers français et des financiers allemands a mis en péril la paix de l’Europe, et c’est l’entente de ces groupes d’abord hostiles, puis associés enfin pour une exploitation plus fructueuse du Maroc, qui a facilité un accord dont les effets généraux sont excellents, dont les sources sont ignominieuses, comme étaient ignominieuses les causes du conflit.

Quelle ressource ont donc les peuples devant ces combinaisons, devant ces manœuvres, devant les mensonges sensationnels de la presse dirigée souvent par le capital véreux et qui, par calcul financier ou par délirant orgueil, sème la panique et la haine et se joue cyniquement et étourdiment du destin de millions d’hommes ?

Le prolétariat contre la guerre

Les peuples n’ont qu’un moyen de défense ; le prolétariat n’a qu’une ressource : c’est de signifier que dans ces aventures il ne marchera pas, ou plutôt qu’il marchera contre les machinateurs criminels, qu’il brisera s’il le peut les forces de guerre, qu’il se soulèvera pour arracher la patrie aux maquignons de la patrie !

Ah ! oui, terrible hypothèse dont il connaît toutes les difficultés et tous les périls ! Il serait coupable en effet s’il s’y prêtait légèrement, si c’était un jeu d’imagination romantique. Mais il sait bien qu’il n’aura le droit de mettre en oeuvre ces moyens tragiques et qu’il n’aura quelques chances d’y réussir que s’il a épuisé d’abord tous les moyens de prévenir la guerre que met en ses mains la démocratie trop incomplète. Qu’il surveille sans cesse les événements pour écraser les germes de guerre avant qu’ils aient pu dangereusement se développer. Qu’il envoie dans toutes les assemblées politiques une minorité toujours accrue qui dénonce les intrigues, dissipe les malentendus, rappelle sans cesse les diplomaties convoiteuses ou aventureuses à l’esprit d’équité, de modération et de paix. Qu’il prépare, qu’il trace par ses délégués, par des juristes pénétrés de son esprit, un code de droit international qui prévienne les compétitions funestes et les entreprises violentes de l’impérialisme capitaliste ; qu’il protège tous les peuples, toutes les races contre ceux qui veulent se tailler aux dépens de leur indépendance des privilèges, des monopoles, des concessions exclusives. 

Qu’il élargisse toutes les tentatives d’arbitrage. Qu’il ne cède pas à la tentation médiocre et vulgaire de railler la Cour de la Haye, mais qu’il s’applique au contraire à la fortifier, qu’il réclame pour elle une activité toujours plus haute et s’exerçant sur tous les litiges. Qu’il comprenne toute l’importance, toutes les conséquences des questions posées d’abord devant elle et qui peuvent, comme la question du droit de prise, neutraliser la concurrence navale de l’Angleterre et de l’Allemagne, enlever tout prétexte à l’émulation sinistre des armements maritimes. Que les organisations prolétariennes de tous les pays, réunies en des congrès internationaux, affirment avec une force croissante leur volonté de paix et que leur solidarité tous les jours plus visible et plus solide soit comme un obstacle compact aux courants de folie belliqueuse. 

Quand les socialistes et travailleurs de tous les pays, dans les parlements, dans les syndicats, dans les coopératives, dans les fédérations ouvrières de tout ordre dont le réseau tous les jours plus serré et plus vaste s’étend sur le monde, auront fait vivre cette oeuvre incessante, multiple, méthodique ; quand ils auront prodigué les efforts de sagesse, de raison, de propagande et d’organisation pour prévenir les conflits, pour épargner aux nations la double épreuve de la guerre et de la révolution qui en sera la réplique presque fatale ; alors, si des gouvernements d’aventure et de proie s’obstinent ; si, dans la pensée folle de créer une diversion au problème social, ou d’affermir des monarchies chancelantes, ou de sauver les privilèges bourgeois, ou encore dans un appétit scélérat de lucre et de finance, les dirigeants déchaînent la tempête, s’ils refusent encore, à la dernière heure, avant la consommation du crime, les suprêmes appels à l’arbitrage qui leur viendront du prolétariat universel, alors, oui, ce sera le droit et le devoir de la classe ouvrière, ce sera son droit et son devoir, par un effort simultané et concerté de ses militants dans les pays exposés à l’horrible catastrophe, de se soulever, de faire appel désespérément à la force révolutionnaire, de briser ces gouvernements de délire, de rapine et de meurtre et de jeter dans la tourmente, pour la sauvegarde et l’honneur des patries comme pour la sauvegarde et l’honneur de l’humanité, la parole de paix, la parole de justice.

Les années 1907…

Pour avoir à mon tour répété ces choses dans le commentaire que je donnais du Congrès de Stuttgart, j’ai été outragé, dénoncé comme un traître à la patrie. Il me semble qu’on n’ose plus, aujourd’hui, répéter contre le parti socialiste et contre l’Internationale ces calomnies imbéciles. Le Congrès de Copenhague, quoiqu’il ait marqué un pas nouveau dans la lutte internationale révolutionnaire contre la guerre, quoiqu’il ait mis à l’ordre du jour de tous les pays l’étude des moyens précis de la prévenir par l’action concertée du prolétariat, n’a pas provoqué les mêmes injures que celui de Stuttgart. Peu à peu, la démocratie européenne se familiarise avec la grandeur de la pensée internationale. On n’ose plus nous dire à nous, socialistes français, ou du moins on ne nous dit plus que faiblement que nous voulons désorganiser la défense de notre propre patrie et que nous sommes ou les complices de l’étranger ou au moins les dupes lamentables de ces socialistes du dehors qui, eux, dissimulant sous de faux semblants internationalistes leur dessein de primauté nationale et leur orgueil chauvin, sauront bien exploiter au profit de leur patrie casquée l’anarchie révolutionnaire de France.

Non, on n’ose plus reproduire, au moins du même ton, ces inepties calomnieuses, car dans toute l’Europe une agitation se propage. Les démocraties s’émeuvent. Les peuples manifestent leur lassitude du régime épuisant de la paix armée. Partout ils veulent prendre en mains la conduite des affaires nationales, et dans les pays même où l’autorité est le plus solide, des forces populaires s’accumulent et montent, qui ne permettront plus de dire que les effets révolutionnaires de la guerre seront limités aux pays latins. Il n’est plus de souverain, il n’est plus de caste, il n’est plus de classe, en quelque pays de l’Europe que ce soit, qui puisse jouer sans péril avec le feu de la guerre. Et ce n’est pas une action unilatérale, c’est une action internationale, c’est un mouvement révolutionnaire que l’Internationale veut opposer aux puissances d’agression. Quelle aberration de la combattre et de la calomnier ! Déjà ceux-là même qui nous dénonçaient le plus comprennent qu’en essayant de prévenir la guerre, qu’en dressant contre toute politique belliqueuse la menace sérieuse et solide d’une révolution ouvrière, le socialisme international protège la civilisation démocratique contre les surprises et les cataclysmes.

C’est la guerre surtout qui rendrait impossible la régulière évolution sociale. Au contraire, par la certitude de la démocratie et de la paix, par la plénitude du droit populaire et de la sécurité internationale, le passage de la société bourgeoise à l’ordre socialiste peut s’accomplir par étapes, par transitions ménagées, sans violence et sans effusion de sang, sans gaspillage des forces économiques. Les hommes qui poussent la volonté de paix jusqu’à menacer d’un mouvement révolutionnaire tous les fauteurs de conflit sont les serviteurs les plus clairvoyants de l’évolution humaine, du progrès social ordonné, vigoureux et sage. Que la double tâche de lutter, même révolutionnairement, contre la guerre et de sauvegarder dans la tourmente l’indépendance des nations soit aussi difficile que grandiose, les prolétaires le savent. La classe qui assume cette responsabilité glorieuse et formidable s’oblige elle-même à un immense effort d’éducation et d’organisation, d’habileté et d’héroïsme. Elle n’a pas la naïveté de prétendre enfermer d’avance dans une formule bien équilibrée des événements tumultueux. 

Arracher les patries aux maquignons de la patrie !

Un schéma abstrait ne suffit pas à guider les hommes dans ces crises confuses et terribles. Mais ce qui est certain, c’est que la volonté irréductible de l’Internationale est qu’aucune patrie n’ait à souffrir dans son autonomie. Arracher les patries aux maquignons de la patrie, aux castes de militarisme et aux bandes de la finance, permettre à toutes les nations le développement indéfini dans la démocratie et dans la paix, ce n’est pas seulement servir l’Internationale et le prolétariat universel, par qui l’humanité à peine ébauchée se réalisera, c’est servir la patrie elle-même. Internationale et patrie sont désormais liées. C’est dans l’Internationale que l’indépendance des nations a sa plus haute garantie ; c’est dans les nations indépendantes que l’Internationale a ses organes les plus puissants et les plus nobles. On pourrait presque dire : Un peu d’internationalisme éloigne de la patrie ; beaucoup d’internationalisme y ramène. Un peu de patriotisme éloigne de l’Internationale ; beaucoup de patriotisme y ramène.  

Il n’y a donc aucune contradiction pour les prolétaires socialistes et internationalistes à participer de façon active à l’organisation populaire de la défense nationale. Au contraire, plus le problème qu’ils ont à résoudre est difficile et troublant, plus il importe qu’ils accroissent leur autorité et leur influence en exerçant toute la force d’action dont ils peuvent disposer ; plus il importe aussi qu’ils aient sur l’armée des prises très fortes, pour la faire mieux servir, aux heures de crise, aux fins sublimes du prolétariat, à la protection de la paix internationale et de l’indépendance nationale.

Leur participation active au fonctionnement de l’armée renouvelée est donc une loi de la croissance prolétarienne et de l’action socialiste. Cette loi, il est impossible que les prolétaires ne la reconnaissent point. De même qu’il arrive au prolétariat, par dégoût des actes de la République bourgeoise, de paraître détaché de la République, mais qu’il s’émeut de colère quand réellement la République est menacée, et qu’il tressaille de joie quand une République nouvelle, même bourgeoise, surgit en Europe, de même, et malgré l’abus des formules paradoxales, il a beau, pour protester contre les formes bourgeoises et capitalistes de la patrie, jeter l’anathème à la patrie elle-même, il se soulèverait tout entier le jour où réellement l’indépendance de la nation serait en péril. Et il débarrasserait la patrie des gouvernements de corruption et d’aventure pour mieux préserver, avec la paix du monde, l’autonomie nationale. La vaine outrance des paradoxes anarchisants ne résisterait pas une minute, un jour de crise, à la force de la pensée ouvrière complète, qui concilie l’internationale et la Nation. C’est à cette pensée ouvrière complète que la République peut, dès maintenant, faire appel si elle veut assurer l’organisation d’une armée vraiment défensive, populaire et efficace.

[les intertitres ont été ajoutés pour cette page, ils ne font pas partie de L'Armée nouvelle]

Jaures - oeuvres tome 13 - l'armée nouvelle (1911)

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