La concentration capitaliste (1889)

Article de mars 1889, paru dans La Dépêche sous le titre « Le capitalisme et la classe moyenne ». Le jeune Jaurès y évoque notamment les conséquences économiques et sociales de la spéculation et de la concentration capitaliste.

Je disais naguère que le mouvement social, dans notre siècle, pourrait se résumer ainsi : abaissement continu du prolétariat, écrasement continu de la classe moyenne par la classe capitaliste. Les industriels petits et moyens fléchissent sous le poids des grands capitaux. Ceux-ci seuls peuvent procéder aux grandes installations mécaniques ; seuls, ils ont le crédit à très bon marché. 

C’est ainsi que, de plus en plus, les petits magasins sont absorbés par les gros, et que les petits patrons sont dévorés par les sociétés anonymes. La spéculation des financiers a travaillé, en outre, contre la classe moyenne ; les hauts barons de la banque, qui sont une puissance dans l’Etat, ont haussé peu à peu le cours des actions de chemins de fer, qu’ils détiennent, et ils ont obtenu des Gouvernements successifs, pour ces valeurs de spéculation, la consolidation des dividendes. C’est ainsi que les tarifs des chemins de fer sont obligés de payer l’intérêt d’une majoration de plus d’un milliard sur la valeur première, et vraie des actions. Or, ces tarifs, accroissant les frais généraux de la production, contribuent encore à écarter de la lutte les petits capitaux. 

De plus, à mesure que les entreprises industrielles et commerciales, mises en action, sont devenues des entreprises financières, le jeu de la spéculation s’est étendu non seulement à ces actions mêmes, mais aux produits, aux marchandises ; on joue aujourd’hui sur tout, sur les laines, la soie, le coton, le sucre, le café, les métaux. Le marché industriel et commercial est livré ainsi aux mêmes secousses, aux mêmes entreprises, aux mêmes paniques et aux mêmes combinaisons que le marché financier. Le petit industriel, le petit commerçant sont, malgré eux, sans s’en douter, traînés en Bourse. Or, pour résister à toutes les secousses de la spéculation, il faut avoir les reins solides, et, par là encore, les capitaux modestes sont écrasés. 

Mais ce n’est pas tout. Les gros capitalistes se sont dit : «Puisque tout n’est qu’un jeu, il faut jouer à coup sûr ; pour cela il faut accaparer les produits par des syndicats puissants; étant maîtres de toute la marchandise, nous serons maîtres des prix.» Le fameux syndicat des cuivres, qui va faire autant de mal par sa chute qu’il en a fait par sa formation, est l’exemple le plus connu ; mais c’est par centaines que se comptent les syndicats internationaux. 

La classe moyenne des producteurs ruraux a été atteinte, elle aussi, par le capitalisme ; les fermiers ont été, en somme, ruinés par lui. En effet, dans le mouvement général de la spéculation, la terre elle-même est entrée en danse. Le développement des grandes villes et de la consommation, le développement des moyens de transport, l’abondance des capitaux ont fait, vers le milieu de l’Empire, hausser subitement le prix des terres et, en même temps, le prix des fermages. Le propriétaire a demandé deux fois plus, trois fois plus au fermier. Les capitaux engagés dans le sol exigeaient, comme les autres, une large rémunération. Les fermiers ont consenti, d’abord parce qu’ils n’avaient pas le choix, et puis parce qu’ils étaient aveuglés et éblouis par la prospérité passagère qui résultait de la hausse générale des prix. 

Ainsi, pendant vingt ans, de 1860 à 1880, la terre a produit de l’argent à flots, mais cet argent ne retournait pas à la terre en améliorations durables : il ne faisait que passer par les mains du fermier, et il allait se perdre aux mains du propriétaire oisif ou dans les dissipations du luxe ou d’autres placements financiers. Aussi, quand la crise agricole est survenue, quand la concurrence étrangère s’est développée, lorsque la chute de toutes les valeurs en 1882 a entraîné la baisse générale des prix, la classe moyenne des fermiers a été écrasée sous des baux excessifs. Un capitalisme absorbant ne lui avait pas laissé les ressources nécessaires, qui auraient permis de perfectionner l’outillage, d’améliorer le sol et le bétail, de multiplier les engrais et de lutter. Ils se sont aperçus alors qu’au fond de l’apparente prospérité qui avait duré de 1860 à 1880, il n’y avait, à la première épreuve, que le néant et la ruine. Aussi la classe moyenne des producteurs ruraux songe-t-elle aujourd’hui à chercher des garanties pour le travail rural. 

Autre exemple, qui montre l’universalité du mal. Jusqu’ici les vignerons de la Champagne vendaient leur vendange au prix de l’année, selon l’abondance et la qualité de la récolte. Il y a deux ans, les fabricants de vin de Champagne se sont formés en syndicat et ils ont offert aux vignerons un prix unique très inférieur. Les vignerons, n’ayant ni capitaux, ni marques connues, ont dû s’incliner devant la coalition capitaliste : ils ont été étranglés comme le petit commerce.

J’entends ne rien exagérer : il y a encore beaucoup d’industries, comme la bijouterie, la tannerie, qui peuvent être abordées avec des capitaux modestes ; il y a de plus, dans la classe moyenne de notre pays, un tel esprit d’ingéniosité, d’initiative, d’épargne, qu’en bien des points le petit patronat se maintient encore ; mais il est menacé et sera bientôt débordé de toutes parts. Un ouvrier fort intelligent des Pyrénées-Orientales m’écrit : «Les usines de quincaillerie ont remplacé la serrurerie ; la fonderie a remplacé la forge ; il y a des usines de ferblanterie, de bimbeloterie. Dans la cordonnerie tout se fait à la machine, dans la menuiserie également…» Or, qu’est-ce que le triomphe de la machine, sinon le triomphe des grands capitaux ? Avant un demi-siècle, la classe moyenne sera délogée de ses derniers retranchements et refoulée en masse vers le salariat.

Elle ne subit pas seulement un dommage matériel, elle subit un dommage moral ; non seulement elle est atteinte dans son esprit d’indépendance, mais elle est menacée dans ce sentiment de générosité humaine que développent presque toujours la haute éducation et la science. L’élite scientifique des classes moyennes se fait une place dans le monde nouveau, elle monte, mais à quel prix ? En se mettant du côté de la force, je veux dire du capital oppressif. Avec le machinisme et la grande industrie, les capitalistes ont besoin des ingénieurs et ceux-ci arrivent à de belles situations. Mais comme leur rôle social est éloigné de ce qu’il doit être ! Ils pouvaient être la science mise au service du travail et des travailleurs ; ils pouvaient être non seulement des valeurs techniques, mais des valeurs humaines ; ils pouvaient organiser non seulement les installations mécaniques, mais encore la solidarité, la prévoyance, l’équitable répartition des fruits du travail ; ils pouvaient, en introduisant tous les perfectionnements mécaniques, ménager les transitions, ouvrir doucement des débouchés nouveaux aux travailleurs éliminés par une machine, déterminer, par l’accord des producteurs, les limites que la production ne pouvait dépasser sans périls d’encombrement et de chômage ; ils pouvaient, en un mot, réaliser la belle formule que Bancel proposait en 1848, la formule du progrès convergent, c’est-à-dire l’harmonie continue du progrès mécanique et du progrès humain. 

Et, certes, ils le voulaient : il n’y a qu’à voir le travail de l’Ecole Polytechnique de 1830 à 1848. Tous ces jeunes gens étaient pleins de vastes pensées et de hautes ambitions ; ils avaient le sentiment que les conditions nouvelles de la science et de l’industrie allaient faire la vie très dure aux travailleurs ; ils auraient voulu corriger la transformation industrielle par la transformation sociale : ils auraient voulu que la science fût vraiment en tous sens libératrice. 

Depuis, peu à peu, par la force des choses, par de naufrage des idées de fraternité sociale, disparues au Deux-Décembre avec la liberté politique, ils ont été accaparés et annexés par le capital ; il les a peu à peu intéressés à ses exigences, et ils ne sont plus guère aujourd’hui que les serviteurs du dividende ; mais cette chute forcée n’a pas été sans humiliation et sans souffrance, et je suis convaincu que lorsque les horizons fraternels se rouvriront devant nous, l’élite scientifique des classes moyennes retrouvera avec joie les inspirations généreuses de la première heure. 

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Jaurès donnera une suite à cet article : l’article intitulé « La classe moyenne et la question sociale » qu’il publiera dans La Dépêche la semaine suivante – à lire ici… 

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Une réponse à La concentration capitaliste (1889)

  1. Monferrand dit :

    Époustouflant !
    Le genèse du présent…

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