Violence des pauvres, violence des maîtres (1912)

Lors du Congrès national socialiste, en février 1912, Jaurès revient une fois de plus sur la question des violences commises par des ouvriers, par des grévistes. Pour les condamner… mais en prenant bien soin de pointer la manière dont ces violences sont utilisées par ceux qui les ont provoquées. 

Des propos qui font échos à ces deux autres textes de Jaurès  : Violence patronale, violence ouvrière (juin 1906) ; M. Clemenceau et les grèves (mars 1906).

Jean Jaurès :

« C’est dans cet esprit, c’est avec ces leçons de notre histoire, de nos combats, que je demande à tous nos militants de juger et d’interpréter les batailles plus récentes. Ah ! je sais, on parle des violences qui se commettent dams les grèves, des conseils de violence qui sont parfois donnés.

Je le déclare une fois de plus, je le dis bien souvent et je le répète : ce sont des choses que je n’aime pas, d’abord parce qu’elles risquent de compromettre par une apparence superficielle de barbarie, la beauté des promesses de civilisation que le prolétariat porte en lui, et puis parce que la violence des gestes, la destruction partielle ou totale des machines, des fils, des lignes, des rails, ou bien la violence des gestes ou des paroles contre les personnes, tout cela c’est l’effet et le signe d’une organisation insuffisante.

Plus l’organisation ouvrière est forte, plus sont nombreux les militants groupés dans les syndicats, plus est faible chez le militant, chez le syndiqué, chez le gréviste, la tentation de recourir à ces moyens de violences sommaires.

Mais, prenez-y garde, citoyens, et ne soyons pas dupes des procédés de polémique de la bourgeoisie. [...]

Un de ses procédés classiques, c’est lorsqu’un mot a cessé de faire peur, d’en susciter un autre… Nous étions des «socialistes». Pendant une génération, la bourgeoisie a cru que, pour épouvanter le pays, il lui suffisait de dénoncer le socialisme. Puis, le pays s’est acclimaté au socialisme et aux socialistes. [Maintenant] c’est le même tour avec le mot «sabotage». Maintenant, c’est le sabotage partout : il n’y a pas une seule de ces violences commises inévitablement dans la classe ouvrière combattant à l’heure des conflits, à l’heure de la crise, à 1 l’heure de la souffrance, il n’y a pas une seule de ces violences qui ne soit affublée tragiquement du mot de «sabotage».

Eh bien, je répète que nous devons intensifier notre effort, l’effort d’organisation ouvrière pour que les ouvriers ne soient plus tentés de se laisser aller à cette routine de violences empiriques, [à ces] accidents de violences en réponse à la violence systématique.

Encore une fois, camarades et amis, je suis d’accord avec vous pour faire un immense effort afin de discipliner ces mouvements, afin de suppléer à la force des inspirations brutales de violence par la puissance de l’organisation. Mais, pas de pharisaïsme : nous n’arriverons jamais à expurger de toute tentation de violence le cœur et le cerveau des ouvriers en lutte. [...]

Mais, si nous devons de tout notre effort corriger, contenir, refouler par la puissance grandissante de la raison et de l’organisation ces échappées d’instinct, de colère et de violence, ah ! du moins, lorsque, malgré tout, la violence éclate, lorsque le cœur de ces hommes s’aigrit et se soulève, ne tournons pas contre eux, mais contre les maîtres qui les ont conduits là, notre indignation et notre colère !  »

 

Lens, 1906. Les gendarmes face aux grévistes

Lens, 1906. Les gendarmes face aux grévistes

 

 

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Une réponse à Violence des pauvres, violence des maîtres (1912)

  1. claudine bonnefoi dit :

    Magnifique discours en adéquation avec ce qui se passe aujourd’hui (AIR FRANCE)

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